Société archéologique et historique de l'île aux Tourtes

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L'île aux Tourtes (1703-1727) et les perles de traite dans l'archipel montréalais

Chapitre un : Cadre théorique et méthodologique

De 1991 à 2006, plusieurs campagnes de fouilles archéologiques se sont déroulées sur le site archéologique et historique de l’île aux Tourtes. Ce site abrita de 1703 à 1727 une mission sulpicienne, un fort et un poste de traite. Des fouilles archéologiques sont issues 922 perles de verre et 3 autres perles en matériau autre que le verre. Nous visons, d’après une étude à différentes échelles, à faire émerger de l’objet qu’est la perle, nombre d’informations qui ne peuvent être acquises que par une étude archéologique. Dans ce chapitre, nous verrons l’état des connaissances relatives à notre projet, la problématique, les hypothèses avancées ainsi que la méthode qui sera employée dans les chapitres suivants.

1.1 État des connaissances. Les objets, le site et la région

Les auteurs qui se sont intéressés aux perles de verre l’ont fait majoritairement afin d’établir une chronologie pour les sites archéologiques où elles ont été découvertes (Côté 1994; Fitzgerald, 1982; Fitzgerald et al, 1995; Kenyon et Kenyon, 1983; Sprague, 1985 et autres). Dans un contexte historique, les perles de verre se voient attribuer plusieurs fonctions. Parcs Canada leur voue une fonction de « Parures et Bijoux », donc une finalité esthétique. Cette fonction est largement reprise en archéologie historique et certains auteurs vouent une fonction strictement esthétique aux perles de verre (Stone, 1974; Frisina, 2004). Par contre, plusieurs autres voient en cet objet un témoin d’échanges directs ou indirects, un objet ayant joué « … a major role in trade between settlers and Indians »(Hume, 1969 : 53). Un auteur ayant plus directement assigné aux perles de verre une fonction liée à l’échange est Charles F. Wray. Dans un article de 1973, il qualifie les perles de verre de médium d’échange. Cette idée a été récupérée par plusieurs auteurs. Moussette (2005) ainsi que Moreau et Langevin (1992) croient que cet objet est une manifestation de contacts entre Européens et Amérindiens. Kathryn J. Stark, quant à elle, affirme que les perles de verre, en plus d’être un médium d’échange, sont des marqueurs de temps (1995 : 61). Les perles de verre ont été étudiées de manière intensive par plusieurs chercheurs en tant que marqueurs chronologiques. Smith qualifie d’ailleurs ce type d’objet de meilleur marqueur chronologique pour la période d’interactions entre colons et Amérindiens (2002 : 55). Certains auteurs ne se sont pas arrêtés à ces définitions et se sont davantage penchés sur la signification culturelle des perles de verre (Hamell, 1983 ; Turgeon, 2001, 2005) ou encore des réseaux d’échange liés aux perles de verre (Moreau, 1994; Turgeon, 2001). D’après ces conceptions archéologiques, les perles de verre ne se définissent donc pas seulement selon leur fonction esthétique ni seulement par leur pouvoir de datation d’un contexte.

Selon notre conception de l’objet, la présence de perles sur un site archéologique témoigne des activités d’échange entre colons et Amérindiens. Lorsqu’il est question de ce type d’échanges en Nouvelle‑France, le commerce des fourrures est concerné. Ce type d’exploitation était populaire à l’époque puisqu’il générait des profits de l’ordre de 800 pour cent à 2000 pour cent (Hamelin 1960 : 51; Morse, 1969 : 14). Les Amérindiens participaient à ce commerce et échangeaient des fourrures contre des biens de consommation européens, les perles de verre en faisaient partie. Toutefois, même utilisées comme monnaie d’échange dans les colonies côtières de l’État de New York (Ceci, 1982 : 98), les perles dites de wampum ne sont pas concernées par les échanges de fourrures, mais plutôt par les rencontres diplomatiques entre les différents groupes. Cette tradition amérindienne semblait bien établie à l’arrivée des Européens. L’usage voulait que, pour être entendu lors d’une rencontre formelle où on discutait d’accords politiques, l’orateur devait appuyer ses dires avec une ceinture à motifs tissée de perles tubulaires en coquillages (Lainey, 2005 : 61‑62). Notons toutefois que ces perles dites de wampum, en plus d’avoir été utilisées comme monnaie d’échange (Ceci, 1986 : 97), furent également utilisées dans les habitudes décoratives des peuples amérindiens, ornant divers vêtements et articles (Karklins, 1992 : 69‑74, 94).

Bien qu’un grand nombre d’auteurs attribuent aux perles de verre la fonction de témoin ou marqueur d’échange, les études les plus souvent réalisées concernent la chronologie des perles en passant par leur identification grâce au code de Kenneth E. Kidd et de Martha Ann Kidd (1972). Ce code a été élaboré en 1970 et augmenté par Karklins en 1982. À ce jour, nous comptons environ 460 types de perles de verre identifiées. Suivant les caractéristiques observables des perles de verre (mode de fabrication, forme, couleur, taille) le code de Kidd et Kidd s’exprime par un chiffre romain, une lettre et un chiffre arabe et a pour caractéristique de pouvoir accueillir un nombre illimité de nouveaux types.

Des auteurs qui ont travaillé sur les chronotypologies des perles de verre, Kenyon et Kenyon ont été les premiers à élaborer une chronologie régionale (1983) à partir de sites occupés par les Pétuns, les Hurons et les Neutres dans la région des Grands Lacs. Les trois périodes contenant différents types de perles de verre chacune sont très restreintes dans le temps. Elles comportent trois séries de dates, la période I de 1580 à 1600, la période II de 1600 à 1615 et la période III de 1615 à 1630. Cette chronologie a ensuite été reprise par Moreau (1994) comme point de départ à une chronologie propre au Saguenay‑Lac‑Saint‑Jean. Les auteurs qui se sont servis de cette chronotypologie sont aujourd’hui innombrables et plusieurs d’entre eux ont pu élaborer des chronologies propres à certaines régions à l’aide des perles de verre. Par exemple, une chronotypologie a été entreprise pour la région du Niagara (Stark, 1995), pour la région géographique attribuée aux Sénéca (Wray, 1983), et à celle des Neutres (Fitzgerald, 1982).

D’autres types d’analyses ont été effectués sur les perles de verre concernant leurs attributs physico‑chimiques. Le but de ces analyses était de pouvoir déterminer le lieu de production des perles de verre, voire la période de production (Falcone et al., 2002 ; Fitzgerald et al., 1995 ; Hancock et al.,1994 ; Hancock et al., 1999 ; Kenyon et al., 1995 ; Sempowski et al., 2001). La plupart de ces analyses ne se sont pas révélées à la hauteur des espérances, mais différentes constatations purent être connues du monde scientifique. Notamment, les perles rouges produites avant 1655 contiennent une plus forte teneur en étain (Sempowski et al. 2001), les perles bleues colorées au cuivre contiennent moins de calcium avant 1660 (Hancock et al. 1994 ; Kenyon et al. 1995 : 331, 333) et l’agent opacifiant spécifique aux perles de verre blanc des années 1615 à 1630 est l’étain (Hancock et al., 1999).

Toutes ces analyses physico‑chimiques concernent des perles de verre mises au jour sur des sites occupés pendant le Régime français. Au cours cette période, le territoire de la Nouvelle‑France a varié en superficie. Les terres réparties le long du fleuve Saint‑Laurent sont demeurées dans les possessions coloniales françaises jusqu’à la fin du régime. Accompagné de petits établissements satellites, Montréal était l’établissement colonial « urbanisé » le plus avancé à l’intérieur des terres à l’ouest de la Nouvelle‑France. C’est sur cette région que se portera notre attention et plus particulièrement sur l’île en face de la pointe ouest de celle sur laquelle est installée la métropole actuelle. Le site d’intérêt est une mission sulpicienne (1703‑1727) établie sur l’île aux Tourtes (BiFl‑5). L’étude de ce site est stimulante en raison de sa position stratégique, des structures qu’il comporte et de sa multifonctionnalité. L’île est constituée d’une petite avancée de terre de forme triangulaire s’élançant de la pointe extrême est de la municipalité de Vaudreuil‑Dorion. L’île aux Tourtes est située en face de la pointe ouest de l’île de Montréal à la jonction du lac des Deux‑Montagnes et du lac Saint‑Louis. La position du site peut être avantageuse dans la mesure où les voies de transport sont repérables et rapidement accessibles : vers la rivière des Outaouais, la rivière des Mille‑îles et la rivière des Prairies. La liaison vers le lac Saint‑François et le fleuve Saint‑Laurent est exécutable. Au début du XVIIIe siècle, le fort de Senneville (1696) et la mission de Ste‑Anne‑de‑Bellevue (1714) étaient visibles du site de l’île aux Tourtes. La traversée du lac des Deux Montagnes vers ces deux sites était possible à l’aide de petites embarcations.

Figure 1 : Interprétation d’une vue en plan des établissements de l’île aux Tourtes et du fort de Senneville vers 1720, d’après Désiré Girouard, 1893 (Payeur et Viau, 1989 : 51)

Les sites archéologiques occupés sous le Régime français comportent plusieurs types d’établissement. Selon les vestiges mis au jour et la fonction qui leur est attribuée, les sites sont classés par le Ministère de la Culture et des Communications (annexe 2). Le site de l’île aux Tourtes se voit ainsi attribuer plusieurs fonctions : religieuse, commerciale et militaire d’après les structures qui lui sont connues par les sources historiques. Les six campagnes d’interventions archéologiques qui se sont déroulées de 1991 à 2006 par Transit Analyse et Archéotec Inc. à l’île aux Tourtes n’ont pas permis de mettre au jour tous les bâtiments énumérés dans les sources historiques.

Récemment, les sols archéologiques de l’île aux Tourtes ont été perturbés par la construction de l’autoroute 40 et d’un gazoduc (Trans‑Canada Pipeline). Malgré ces événements, une stratigraphie demeure en place. Des artefacts tels outils lithiques, éclats et céramique iroquoïenne attestent d’une présence amérindienne sur peut‑être 2000 ans dans la section est de l’île (Archéotec Inc. 2002, 2003, 2004). En 1704, sous le Régime français, le gouverneur de Vaudreuil et l’abbé de Breslay fondent de concert une mission indienne dans la section ouest de l’île aux Tourtes. L’établissement est de prime abord à fonction religieuse et une chapelle de bois est construite vers 1704. Ce n’est qu’en 1710 que la construction de l’église pour la mission est amorcée et cet événement va de pair avec l’érection d’une palissade en pieux de bois. Six ans plus tard, le sieur de Vaudreuil acquiert le droit de chasse et de traite avec les Amérindiens (Robichaud et Stewart 2000). Les Amérindiens fréquentant la mission représentaient une grande variété de groupes culturels, mais le groupe qui était le plus représenté selon les dires de Breslay était celui des Népissingues (Robichaud et Stewart, 2000 : 1). Les connaissances sur les Népissingues sont actuellement très limitées. Excluant Day (1978) qui publia quelques pages sur les Népissingues, aucune monographie d’envergure n’a été produite à ce jour sur ce peuple mobile qui fréquentait un territoire qui englobait l’archipel montréalais.

D’après les sources écrites, le milieu bâti était constitué d’un fort de garnison, une mission sulpicienne, une église de pierre, un poste de traite, un magasin et une maison. La présence d’habitations amérindiennes est attestée par des documents écrits, mais rien n’est connu à propos de leur localisation pendant la période historique. Après plusieurs plaintes portant sur un commerce illégal qui se serait déroulé sur le territoire de l’île aux Tourtes, les Amérindiens domiciliés ont été transférés à la mission au lac des Deux‑Montagnes (Oka) en 1726. Le site a été abandonné en 1727. Il est question dans ce cas d’un abandon planifié. Les individus responsables des lieux ont dû récupérer les matériaux des bâtiments. Cela expliquerait les difficultés que rencontrent les archéologues pour découvrir les vestiges de la palissade. Les efforts sont jusqu’ici restés sans résultats.

Le site de l’île aux Tourtes a été fouillé sur environ 430 mètres carrés pour le secteur de l’île qui est attribuée à la mission. Cette superficie fouillée est comprise à l’intérieur de deux opérations situées dans le quadrant nord‑est de l’île. Des bâtiments énumérés précédemment comme ayant été sur l’île aux Tourtes, seule l’église de pierre a pu être localisée et identifiée avec certitude (Agin, 1995; Archéotec Inc., 2004). En 1993, Transit Analyses repère le négatif d’une ancienne fondation, une portion de maçonnerie avec mortier à chaux ainsi que le mur ouest de l’église de pierre. En 2003, Archéotec Inc. repère une zone à concentration mobilière importante comprenant une structure de foyer dans la sous‑opération 2AH (Archéotec Inc., 2003). En 2004, la fouille du secteur de l’église de pierre est ciblée et on découvre à proximité des murs quelques sépultures ainsi qu’une structure de maçonnerie sèche reliée à l’église de pierre ayant pu servir d’appui à la palissade ou encore de fondement à un bâtiment en bois dans la sous‑opération 1BM (Archéotec Inc., 2004 : 74). Dernièrement, le cimetière de la mission a été repéré au sud et à l’ouest de l’église de pierres sans que la majorité des sépultures n’aient été fouillées (Archéotec Inc., 2006).

À travers le nombre important d’objets retrouvés, plusieurs nous semblent notoires, telles plusieurs bagues de « jésuites », une centaine de ferrets dont environ 85 ont été découverts sur une sépulture découverte en 1S12, des fragments de chaudrons de cuivre ainsi que des pointes de projectiles en cuivre et en matière lithique.

1.2 Problématique. Les perles comme témoins archéologiques

Parcs Canada attribue aux perles la fonction de « Parures et Bijoux ». Il n’y a pas d’autres fonctions associées à ce type d’artefact selon cette classification. D’autres auteurs se sont positionnés sur la question. Hume, Wray, Moussette, Stark, Moreau et Langevin, comme déjà mentionné plus tôt, relient les perles aux activités d’échange entre colons et natifs. Ce sont des biens de consommation de subsistance qui sont en majeure partie échangés contre des fourrures aux Amérindiens. Dans un ouvrage sur Pointe‑à‑Callière, Desjardins et Duguay rapportent les dires de Jacques Cartier, explorateur :

« En gage de bonne volonté, les wampums [1] étaient échangés comme d’autres cadeaux, armes, fourrures, outils, pour consolider des alliances. »

(Desjardins & Duguay, 1992 : 21)

Alors, les perles, qui peuvent être considérées comme objets de luxe ou à fonction ornementale (Fitzgerald, 1982 : 244), auraient pu être utilisées comme présents pour établir et maintenir des alliances politiques et commerciales (Trigger, 1992 : 242‑258). Les perles peuvent donc être perçues comme objets à fonction politique. Kidd relève l’importance qu’avaient ces petits objets pour les Amérindiens, tant du point de vue ornemental que cérémoniel (1979 : 7). Les colons européens ont vite saisi cette attirance et ont su en tirer profit.

En regard de ce qui vient d’être énoncé, comment l’étude des perles de verre peut‑elle compléter nos connaissances sur le site archéologique de l’île aux Tourtes et de sa place au sein de l’archipel montréalais  ?

La présence de perles sur un site peut nous informer sur la nature des activités qui s’y déroulaient. Par l’échange de présents, ces activités pouvaient être diplomatiques par les alliances matrimoniales, guerrières, politiques ou commerciales. Le passage d’Amérindiens à la mission ou au poste de traite est une autre possibilité qui peut expliquer la présence des quelque 925 perles dans l’inventaire archéologique du site. Alors, comment la présence de perles nous informe sur la nature d’un site ? Les perles sont‑elle témoins d’échanges entre Européens et Amérindiens comme Hume l’affirme ? Est‑ce que l’apparition de perles dans un contexte archéologique peut indiquer quelques activités passées ou est‑ce seulement un témoin de contact entre natifs et colons ? Dans toutes ces situations, le cas de l’île aux Tourtes semble être concerné. Où se situe le site archéologique de l’île aux Tourtes dans cet espace de contact qu’est l’archipel montréalais ?

1.3 Approche conceptuelle. Le contact élaboré archéologiquement

Il est important de définir les cultures qui sont en relation dans l’archipel montréalais et en Nouvelle‑France. Brièvement, les peuples qui occupaient la région du bassin hydrographique de Montréal étaient constitués d’un amalgame de groupes nomades et semi‑nomades ayant leurs propres cultures et leurs propres croyances. Ayant mystérieusement quitté la région avant l’installation permanente des colons, les Iroquoïens du Saint‑Laurent pratiquaient l’agriculture. Les Algonquiens vivaient de chasse, de cueillette et de pêche et regroupaient un amalgame de groupes. Avec les Iroquois, toutes les nations amérindiennes étaient impliquées d’une manière ou d’une autre dans un ou plusieurs réseaux d’échanges.

Les Européens sont venus de France entre 1642 et 1760 dans la région de Montréal pour « convertir les populations autochtones » (Desjardins & Duguay, 1992 : 25) à la religion chrétienne et pour développer un projet de colonisation. C’est une disposition mercantile[2] et une fervente motivation religieuse qui ont poussé les Européens à venir s’établir sur des nouveaux territoires comme l’archipel montréalais. Les Européens ont accès à une foule de technologies inconnues de peuples autochtones : le verre, la poudre de canon, les armes à feu, la navigation océanique, la métallurgie et encore bien d’autres aspects du monde scientifique.

L’arrivé des Européens bouleverse peu à peu l’équilibre commercial des peuples natifs et rend les groupes de plus en plus « dépendants » des denrées de facture européenne :

« L’Indien en vint rapidement à ne plus pouvoir se passer des manteaux‑tuniques, des pantalons, des bas de laine et des couvertures qu’apportait le marchand. »

(Morse, 1969 : 14)

Le contact de ces deux cultures ne laisse pas les colons inatteignables. L’exemple du « coureur des bois » et de la consommation du tabac en sont deux preuves.

« À cette nécessaire adaptation (au territoire immense) s’ajoutèrent les emprunts culturels aux Amérindiens qui contribuèrent à façonner un nouveau système de valeurs. »

(Mathieu, 2001 : 46)

Concernant la culture altérée par la rencontre de deux mondes, Laurier Turgeon (2003) remarque divers produits issus de processus de croisements culturels dans un ouvrage intitulé : Patrimoines Métissés, Contextes coloniaux et postcoloniaux. Il explique la transculturalité comme un transfert culturel unilatéral et l’interculturalité comme un échange bilatéral. Nous ne retiendrons que la dernière notion.

Figure 2 : L'interculturalité selon Laurier Turgeon.

L’interculturalité de Turgeon est un échange à deux sens, qui implique pleinement les deux cultures en relation. Le produit qui est issu de cette rencontre est culturellement nouveau. Turgeon regroupe trois concepts sous la gouverne de l’interculturalité : le métissage, l’appropriation et l’espace de contact (figure 2). Le métissage est l’interfécondation de deux cultures. Pour Turgeon, le métissage doit avoir recours à un élément tiers pour créer un phénomène culturel nouveau. L’appropriation est un concept qui touche beaucoup l’objet archéologique. Lorsqu’il est échangé d’un groupe culturel à un autre, l’objet peut acquérir un nouveau sens ou encore un nouvel usage.

Quant à l’espace de contact, il est défini ainsi par Turgeon : 

« [U]n espace de contact n’est pas un simple lieu de croisements et de rencontres heureuses, mais un champ de tensions où des stratégies et des forces s’affrontent autour d’une frontière physique ou symbolique. »

(Turgeon, 2003 : 23‑24)

C’est par l’ouvrage de Richard White; The Middle Ground (1992) que l’espace social de cette époque (1670‑1760) devient plus compréhensible. C’est par un processus qui implique l’intervention de deux cultures qu’un nouvel espace social est créé. Le middle ground est le résultat de « négociations » culturelles qui changent la culture en elle‑même (White, 1992 : 52‑53). Un lieu où les manifestations culturelles sont le produit de contacts entre colons et natifs.

À partir des théories sur l’espace de contact de Laurier Turgeon et de Richard White, il est possible de constater qu’il y a une division d’espaces culturels dans l’archipel montréalais. Cette division s’effectue d’est en ouest sur le fleuve Saint‑Laurent à l’endroit des rapides de Lachine et du Sault‑aux‑Récollets. À l’est, il y avait une concentration de colons qui vivaient sur un espace destiné à la pratique agraire tandis qu’à l’ouest se concentraient les divers établissements fréquentés par les Amérindiens. C’est par une politique élaborée par Talon et Colbert que la vocation agricole des basses‑terres du Saint‑Laurent s’est installée. Cette politique de 1671 incitait les colons à s’établir sur les rives du Saint‑Laurent et ses affluents pour cultiver ces terres et ainsi garantir le contrôle de la principale voie de communication de la Nouvelle‑France, le Saint‑Laurent (Lasserre, 1980 : 71‑73). Guy Frégault, historien, mentionne que pendant la paix de trente ans (1714 à 1744), les terres entre Québec et Montréal furent totalement défrichées (1944 : 209). À la fin du Régime français, vers 1760, les historiens évaluent la population de la région de Montréal à environ 30 000 habitants. Quelques habitations existaient à l’ouest, mais, mis à part le fort Saint‑Jean, Châteauguay et Oka, les autres établissements relevaient de l’administration militaire ou indienne (Trudel, 1957 : 39). Les autorités coloniales semblaient freiner le peuplement à l’ouest.

« Deux régions cependant, […], sont inhabitées : le lac Champlain, dont les seigneuries ne sont pas mises en œuvre, et la rivière Outaouais où l’État, en pratique, interdit le peuplement de crainte que les riverains ne nuisent à la traite de Montréal. »

(Trudel, 1957 : 39)

Alors, la région de Montréal possède une division entre l’aire culturelle européanisée et l’aire culturelle amérindianisée.

Grâce aux cours d’eau et à une séparation possible entre colons français et natifs, les rapports interculturels se sont contenus dans l’archipel montréalais. Cette région d’îles et de rapides (Lachine/sault St‑Louis, Sault‑aux‑Récollets) marque la transition entre « territoire occupé » et « territoire autochtone ». Des installations et établissements français existaient en aval des cours d’eau, mais ces sites semblent être des établissements implantés à des fins commerciales et religieuses. Ces établissements jouaient un rôle d’agent de liaison entre le « monde colonisé » et les territoires plus rarement fréquentés par les colons.

« …le Saint‑Laurent devient l’axe souverain de la colonie : la voie de l’explorateur comme celle de l’envahisseur, la route du commerce, le seul moyen de communication entre les groupements humains et entre les continents. (…) Là sont les attraits particuliers, là des vocations régionales et des programmes de colonisation spécifiques voient le jour. »

(Mathieu, 2001 : 46)

Il y a frontière culturelle (cultural boundaries) sur l’axe du Saint‑Laurent dans la région de Montréal et ce sont les eaux tumultueuses de cette région qui marquent la frontière. Donc, afin de définir culturellement l’espace géographique de l’archipel montréalais dans la perspective de Turgeon et de White, les perles de verre seront analysées comme un objet témoin d’échanges dans l’archipel montréalais. L’étude de cet objet nous sera utile afin de comprendre dans l’espace où se déroulaient les échanges entre colons et Amérindiens.

1.4 Hypothèses de recherche

À travers ce mémoire, nous observerons les perles de verre sur deux échelles de regard. La première échelle de regard englobe l’archipel montréalais, tandis que la seconde est spécifique au site de l’île aux Tourtes (BiFl‑5). À l’intérieur même du site archéologique, la collection de perles sera observée sous deux perspectives, soit la typologie même des perles et leur contexte de découverte : stratigraphie, zone de découverte ainsi que les structures qui leurs sont associées.

En considérant les rapides de Lachine (sault Saint‑Louis) et du Sault‑aux‑Récollets comme la division géographique entre l’espace de contact et le territoire occupé principalement par les colons français, on peut s’interroger si les sites contenant des perles dites « de traite » sont concentrés pour la majorité à l’ouest des rapides l’archipel montréalais. Cette question vise la vérification archéologique du lien entre la présence des perles de verre et l’activité de traite entre colons français et Amérindiens. Nous avançons comme hypothèse de départ que les sites archéologiques du Régime français témoignant d’une interculturalité sont séparés des sites coloniaux dans l’espace entre est et ouest. Selon notre hypothèse, les établissements situés à l’est des rapides sont des sites coloniaux ne contenant pas ou peu de perles de verre alors que les sites concentrés à l’ouest des rapides sont des sites favorisant les contacts interculturels qui contiennent une quantité non négligeable de perles de verre. Cet angle de questionnement vise la compréhension du territoire de l’archipel montréalais à travers la distribution des sites à perles du Régime français.

En guise de question se rattachant à la conceptualisation de l’espace de contact, nous nous interrogeons sur la place que tient le site archéologique de l’île aux Tourtes au sein de l’archipel montréalais. Le site de l’île aux Tourtes, puisque contenant une forte quantité de perles de verre, devrait figurer parmi les sites à vocation de contact entre populations amérindiennes et coloniales.

Ensuite, vu les incertitudes sur l’organisation spatiale du site de l’île aux Tourtes, est‑ce que la compréhension de l’occupation de l’espace peut être améliorée par l’étude des perles de verre provenant du site ? Cette interrogation peut également approfondir les connaissances sur les utilisations de la perle de verre en raison de la multifonctionnalité du site de l’île aux Tourtes (militaire, religieuse et commerciale). Il est possible qu’il existe une relation spatiale entre les perles de verre et les structures découvertes sur le site de l’île aux Tourtes. Il devrait être possible de percevoir des liens entre l’emplacement originel des perles et les structures pour comprendre où les échanges s’étaient effectués. Peut‑être sera‑t‑il vraisemblable à travers la distribution des perles de verre de percevoir l’emplacement du poste de traite, des lieux de passage et de rassemblement ? Il est possible que la distribution des perles témoigne de l’organisation spatiale du site, et révèle le spectre des activités qui s’y sont déroulées.

Finalement, est‑il possible, d’après l’analyse de la collection des perles de verre de l’île aux Tourtes, de déceler quelques informations sur les groupes qui utilisaient ces perles ? En effet, il est possible de déceler des informations sur les Amérindiens ayant fréquenté l’île aux Tourtes à partir de l’assemblage des perles et des indices de leur utilisation.

1.5 Méthode de recherche

Les informations qui seront traitées dans ce mémoire sont de nature documentaire et archéologique. Nous allons procéder à une vérification des hypothèses énoncées précédemment afin de comprendre le territoire de l’archipel montréalais et de l’île aux Tourtes. Pour ce faire, nous analyserons la distribution et les caractéristiques des sites archéologiques du Régime français à travers l’archipel de Montréal, la distribution des perles de verre sur le site archéologique de l’île aux Tourtes et l’assemblage même des perles de verre de ce site.

1.5.1 Présentation du corpus, les perles et les rapports de fouille

Figure 3 : L'archipel montréalais.

Présentons d’abord le corpus de données. Nous avons étudié les 925 perles de verre provenant du site BiFl‑5, l’île aux Tourtes. Ces perles ont été mises au jour de 1991 à 2006 lors de fouilles archéologiques effectuées par Transit Analyse (1991 et 1992) et Archéotec Inc. (2001 à 2006). Elles sont toutes de verre sauf deux en coquillage et une en grès fin. Diverses couleurs sont représentées dans la collection. Les perles sont de confection et de taille variable, allant de 2,1 millimètres à 14,4 millimètres de diamètre.

De plus, nous avons consulté quelques 334 rapports relatant les fouilles de tous les sites occupés pendant le Régime français entre 1608 et 1759 dans les régions de Montréal, de la Montérégie, de Laval et de la rive nord de l’archipel montréalais (Laurentides et Lanaudière). À travers cette masse documentaire, un tri a été effectué. Les rapports de fouilles relatant des surveillances archéologiques lors de travaux nécessitant exclusivement l’intervention d’une pelle mécanique ont été écartés des analyses. Le retrait de ces rapports de fouilles du corpus nous a laissés avec 124 rapports, et il se justifie par l’absence de fouilles minutieuses et de tamisage des sols, cette méthodologie étant nécessaire au repérage des perles de verre sur un site. Ensuite, les sites archéologiques à plus de 10 kilomètres des rives nord et sud du bassin hydrographique de l’archipel montréalais ont été ignorés. Ce retrait du corpus de ces sites est justifié par un trop grand éloignement de la région à l’étude.

1.5.2 Procédure

L’analyse à l’échelle de l’archipel de Montréal s’effectuera à partir des données qui ont été récoltées pendant la consultation documentaire des 124 rapports de fouilles sélectionnés des sites archéologiques du Régime français. Les informations qui étaient recherchées dans ces rapports étaient : le type de site fouillé (selon la détermination de la principale activité qui s’y déroulait, voir annexe 2), sa situation géographique (dans le noyau ancien de la ville de Montréal, à l’est ou à l’ouest des rapides de Lachine), les dates d’occupation (années), la superficie fouillée (en mètres carrés) et le nombre de perles de verre. Accompagnant chaque rapport consulté, nous avons écrit un court résumé contenant le code Borden et le nom du site ainsi que les principales conclusions du rapport (annexe 3).

Suite à cette récolte d’information, une carte géographique a été élaborée accompagnée d’un tableau afin de synthétiser les données récoltées sur chaque site et ainsi constater les faits. De plus, les résultats obtenus ont été triés à l’aide de tableaux et de statistiques.

L’analyse des perles de verre de la collection de l’île aux Tourtes (BiFl‑5) s’est effectuée au Laboratoire d’Archéologie Historique de l’Université de Montréal. Plusieurs caractéristiques des perles ont été considérées afin de leur attribuer un code d’après la classification de Kenneth E. et Martha Ann Kidd (1972). L’analyse visait à déterminer le matériau, la taille de la perle le mode de fabrication, la forme, l’intégrité et les altérations visibles. Suite à ces observations, un code était attribué à chaque perle et ainsi une datation pouvait être possible d’après les chronotypologies de Kenyon et Kenyon (1983), Karklins (1983), Wray (1983) et Moreau (1994) ainsi que de Ceci (1989) pour les perles de coquillage.

Afin de suivre toujours les mêmes étapes et d’observer les mêmes points sur chaque perle, une grille d’analyse a été élaborée, inspirée des observations nécessaires à l’identification des perles selon la classification de Kidd et Kidd (1972) (annexe 4). Divers instruments ont été utilisés dans notre démarche analytique. Tout d’abord, l’usage d’un vernier, ou pied à coulisse, a été nécessaire pour mesurer le diamètre et la longueur des perles. De plus, chaque perle a été examinée à la loupe, accompagnée d’une lampe, et aux binoculaires avec une lentille de rapprochement 10x.

Ces données ont été rassemblées dans un fichier Excel et ont été analysées suivant chaque caractérisation de la perle selon son lieu de découverte. Les caractéristiques spatiales qui ont été considérées sont de l’ordre vertical et horizontal. C’est‑à‑dire, les données prises en considération sont le lieu de mise au jour des perles, tant horizontal (opération, sous‑opération) que stratigraphique (lot). De plus, ces informations ont été analysées en les juxtaposant avec les structures découvertes sur le site. Ainsi, nous avons pu déduire d’intéressantes conclusions provenant de la distribution des perles de verre dans l’espace du site de l’île au Tourtes.

Suite à l’analyse des contextes de découverte, nous avons tenté de faire parler l’objet lui‑même. Les idées de plusieurs chercheurs sur la symbolique des perles de verre (Hamell 1983, Havard 1997, Turgeon 2005, et autres) nous ont aidés à faire émaner un sens de cette collection de perles de verre. Après avoir observé la présence ou non des perles de verre dans les sites archéologiques datant du Régime français (1608 à 1759 selon le MCCQ) il sera possible de comprendre l’importance des perles en Nouvelle‑France. Donc, le rapport entre la présence de perles de verre et la fonction d’un site permettra d’approfondir la place de l’île aux Tourtes dans l’archipel montréalais à travers la culture de contact.


Notes de bas de page
  1. Wampum : Objet symbolique, collier, bracelet, ou ceinture, qui sert à sceller des alliances ou à rappeler un événement. À l’origine, il est fabriqué avec des coquillages et, de plus en plus, avec de la verroterie importée après l’arrivée des Européens (Mathieu, 2001 : 24).
  2. Mercantilisme : (n.m.) Théorie et pratique de l’économie politique basées sur la valeur intrinsèque de l’or, sur la primauté du commerce, sur le dirigisme et sur l’exploitation des colonies.
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Dernière mise à jour 30 octobre 2012