Société archéologique et historique de l'île aux Tourtes

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L'île aux Tourtes (1703-1727) et les perles de traite dans l'archipel montréalais

Chapitre deux : L’archipel montréalais conceptualisé comme espace culturel

La région à l’étude est formée par un réseau hydrographique de 25 rivières et de trois bassins ou lacs. Les plans d’eau s'entrelacent autour de 325 îles et couvrent près de 100 kilomètres de distance (Service Archipel, 1985 : 6). L’archipel montréalais a comme limites à l’ouest l’embouchure de la rivière des Outaouais sur le lac des Deux‑Montagnes et les rapides de Coteau‑des‑Cèdres sur le fleuve Saint‑Laurent. Le corps du réseau hydrographique est constitué des lacs des Deux‑Montagnes, Saint‑Louis et Saint‑Pierre, des rivières des Milles‑Îles et des Prairies et du fleuve Saint‑Laurent. La limite est de l’archipel est située à l’étranglement de ces trois dernières rivières à Repentigny. En plus d’être tributaire des eaux des rivières Châteauguay, Outaouais, Mascouche et l’Assomption, le réseau hydrographique draine les eaux des Grands Lacs, cette véritable mer intérieure de 155 000 kilomètres carrés (Provencher, 1988 : 12). Il semble que la région de l’archipel ait été de tout temps propice aux occupations humaines grâce à ses nombreuses ressources biotiques et les quelques 950 kilomètres de berges habitables (Service Archipel, 1985 : 24). De plus, les connexions existant entre les plans d’eau ont toujours offert aux humains un réseau de circulation surprenant permettant aux différents groupes de se croiser et d’interagir.

Un fait déterminant de l'histoire humaine de l'archipel est l’abondance des rapides. Bien qu’il n’y ait qu’une dénivellation d’environ 13,20 mètres sur une centaine de kilomètres (Service Archipel, 1985 : 12), les eaux vives semblent avoir ralenti la colonisation en amont de l’archipel. Les rapides les plus impressionnants sont ceux de Lachine dont la chute de 5,81 mètres (ibid. : 12‑13) constitue le dénivelé le plus abrupt dans la région. La force de ses eaux est telle que malgré les basses températures hivernales, les flots demeurent libres de glace pendant tout l’hiver (ibid.). Ce sont ces rapides qui découragèrent Jacques Cartier d’aller plus loin à l’ouest en 1535, après sa visite à Hochelaga dans l’île de Montréal (Robert, 1994 :22). En l’an 1603, Champlain remarqua également la force des rapides de Lachine qu'il nomma le sault Saint‑Louis.

« En 1611, profitant d’un séjour prolongé dans l’île de Montréal, il (Champlain) en mesure toute l’importance (des rapides de Lachine). Un poste au pied des rapides permettrait aux Amérindiens de ne pas avoir à descendre plus loin sur le Saint‑Laurent, et assurerait aux Français un avantage indéniable pour la traite des fourrures »

(ibid. : 25).

Ce sont les rapides de Lachine qui, avec leur fort débit, forment « la dernière grande marche continentale avant de rejoindre le niveau de la mer » (Projet Archipel de Montréal, 1980 : 4). Au pied de cet obstacle à la navigation, la petite rivière Saint‑Pierre permettait d'accoster et de traverser la pointe sud de l’île de Montréal pour regagner le fleuve à Lachine, en amont des rapides. Ce passage valut l’emplacement du berceau de Montréal sur la pointe à Callière (ibid.). Il s’agit du dernier lieu avant d’avoir à faire portage des embarcations et des vivres plus en amont sur le cours des eaux. C’est donc Montréal qui joue le rôle du dernier port maritime à l’intérieur des terres, rôle qui fut crucial au développement de l’ouest de la Nouvelle‑France. En effet, le transport par voie d’eau était le seul à être utilisé dans toute la colonie. Il fallut attendre l’année 1735 avant même d’avoir une route carrossable entre Québec et Montréal (Provencher, 1988 : 13 ; Hamelin, 1960 : 32).

2.1 Historique de la colonisation européenne de l’archipel montréalais

À présent, brossons un tableau historique et culturel de l’archipel montréalais pendant le Régime français. Le territoire de l’archipel a depuis longtemps été le foyer d’accueil de groupes humains. La présence amérindienne y est attestée sur environ 6 000 ans (Desjardins et Duguay, 1992 : 19). Jacques Cartier, cherchant une route pour se rendre en Asie, fut le premier Européen à laisser des traces écrites de son passage dans la région. La colonisation débuta sa marche vers l’intérieur des terres au début du XVIIe siècle. La première intention des Français était de commercer seulement (Delâge, 1985 : 104). Vers 1612, des marchands remontèrent le fleuve jusqu’à l'île de Montréal pour traiter directement avec les groupes d’Algonquiens et d’Hurons (ibid. : 105). Toutefois, l’intention d’installer une colonie dans l’archipel de Montréal se manifesta clairement en 1613, lorsque Champlain cartographia la portion sud‑centrale de l’île de Montréal et y défricha une parcelle de terre en vue d’une occupation future sur la pointe à Callière. Alors que le site fut utilisé comme poste estival de traite pendant une trentaine d'années, ce ne fut qu’en 1642 que la colonisation s’amorça avec l’établissement permanent de Ville‑Marie sur cette même pointe que Champlain avait fait défricher.

« La fondation de la ville précède la colonisation agricole à Montréal comme, d’ailleurs, dans le reste de la Nouvelle‑France, si bien que les villes s’implantent avant l’aménagement des campagnes »

(Robert, 1994 : 42).

Cette urbanisation précoce fut motivée par la traite des fourrures, qui se pratiquait à petite échelle dès les débuts de la fréquentation du Nouveau Monde par les pêcheurs européens (Trigger, 1992 : 189‑190). Toutefois, à mesure que cette activité prit de l’ampleur chez les aventuriers se rendant en Nouvelle‑France, les ressources en fourrures s’épuisèrent. « Le recul progressif des territoires de chasse oblige les Français à une colonisation plus poussée » (Wenster‑Lepore, 1970 : 134).

Déjà à partir du milieu du XVIIe siècle, les efforts de colonisation se firent remarquer à l’ouest de l’archipel montréalais. En 1642, le fort de Ville‑Marie fut le premier établissement permanent à paraître dans la région. C’est une société œuvrant pour la conversion chrétienne des populations autochtones, les « montréalistes », ou Société de Notre‑Dame (Desjardins et Duguay, 1992 : 25), qui initièrent le mouvement de colonisation, privilégiant les contacts entre colons et autochtones et encourageant le métissage culturel sous la tutelle de l’Église catholique. Faisant suite à ce mouvement, divers établissements à caractère missionnaire ou commercial virent le jour plus à l’ouest dans l’archipel : le fort de La Prairie en 1647, la maison Saint‑Gabriel en 1667, le poste d'approvisionnement de la traite de LeBer et LeMoyne à Lachine en 1669, le domaine LePailleur à Châteauguay en 1673, la mission de Saint‑Joachim‑de‑la‑Pointe‑Claire en 1699, le fort Senneville en 1702 et la mission de l’île aux Tourtes en 1703 suivi du premier domaine seigneurial à Pointe‑du‑Moulin dans l’île Perrot en 1705 (d’après les données de ISAQ).

Ces établissements coloniaux n'entraînèrent toutefois pas une concentration de colons à l’ouest de Montréal. Les colons regroupaient davantage leurs activités à l’est, se cantonnant sur les terres agricoles à proximité des remparts de la ville de Montréal ou plus en aval, près de Boucherville et des îles du même nom. Plus tard, les activités agricoles prirent de l’ampleur au nord de l’archipel, à Terrebonne, à Mascouche et à L’Assomption. La fréquentation du territoire plus à l’ouest demeura hasardeuse jusqu’à ce que se soit conclu l’accord de paix au tournant du XVIIIe siècle entre les nations amérindiennes des Pays‑d’En‑haut et les Euro‑canadiens (Havard 2003).

« Jusqu’en 1701, année de la Grande Paix de Montréal, la situation demeure périlleuse pour l’ensemble des Français et de leurs alliés amérindiens, avec les épidémies, les raids quasi permanents des Iroquois, une faible immigration et l’instabilité des missions chrétiennes »

(Deslandres, 2003 : 206).

La Grande Paix constitua non seulement l’accord franco‑amérindien incluant le plus grand nombre de nations mais elle marqua également le début de l’incursion européenne à l’ouest des rapides de Lachine. Les établissements permanents de colons dans les seigneuries de Châteauguay, de Beauharnois, de Saint‑Joachim‑de‑la‑Pointe‑Claire et de l’île Perrot n’auraient pas été possibles sans le règlement des conflits franco‑amérindiens. La paix formalisée, les conflits disparus, cet accord rendit tout le secteur de l'ouest de l’île de Montréal moins dangereux et plus accueillant aux colons.

2.2 Les motivations à l’établissement colonial dans l’archipel montréalais

Les motivations qui amenèrent les Euro‑canadiens à s’établir dans l’archipel montréalais et les hautes instances de la Nouvelle‑France à toujours pousser la frontière coloniale plus à l’ouest sont diverses. La première de ces motivations était la ferveur missionnaire à évangéliser. L'Église catholique s’est toujours intéressée de près aux colonies et s’est investie dans des missions de conversion auprès des natifs. La seconde motivation était de nature économique. Les dirigeants de la Nouvelle‑France crurent, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, à l'existence d'une route intérieure menant à l’Asie (Lasserre, 1980 : 70‑71, 74). La France désirait contrôler cet accès et s’approprier le commerce de l’Orient. Pour ce faire, des forts ont été disposés sur les routes navigables afin de refouler les incursions anglaises (Parent 1985 : 49 ; Havard et Vidal, 2003 : 439). Enfin, la troisième motivation concernait la traite des fourrures. Moteur économique de la Nouvelle‑France, celle‑ci obligeait les colons à toujours remonter les cours d’eau et à s’y établir pour contrer l'attraction qu'exerçaient les postes anglais et hollandais au sud sur les groupes amérindiens, mais aussi afin d'intercepter les convois de fourrures avant qu'ils n’arrivent à Montréal où la concurrence de nombreux commerçants faisait monter les prix accordés aux traiteurs autochtones (Grabowski, 1994 : 48).

2.2.1 Les motivations religieuses de la colonisation à l’ouest de Montréal

De tout temps, le clergé s’intéresse de près à la colonisation. L’immense territoire des Amériques était peuplé de centaines de nations que les ecclésiastiques voyaient d’un œil à la fois idéaliste et idéologique. En effet, le grand projet de colonisation se déroula sous un climat de fomente religieuse extraordinaire en France.

« Pour les catholiques, il est urgent d’amener ces « âmes perdues » dans le sein de la chrétienté. C’est même un « devoir », la mission des rois chrétiens »

(Deslandres, 2003 : 25).

Cependant, la ferveur pour la conversion des Amérindiens de Nouvelle‑France ne s’expliquait pas seulement par une dévotion au christianisme, mais aussi par l'emploi idéologique de la foi pour faire avancer d'autres aspects du projet colonial. Selon Havard et Vidal (2003 : 172), les activités de commerce, de pêche et même de colonisation des terres furent justifiées par l’importance de convertir au christianisme les Amérindiens.

Au sein même du clergé, les missions de conversion dans la vallée du Saint‑Laurent furent portées par plusieurs types de conviction. Selon Lasserre (1980 : 69), la motivation principale religieuse demeura le souci d’évangéliser les populations amérindiennes, mais cet auteur remarque aussi une motivation certaine d’aller toujours plus à l’ouest. Ainsi, les ecclésiastiques étaient‑ils souvent présents parmi les découvreurs. Deslandres précise la nature du rapport entre la conversion et le commerce :

« Un trait ethnohistorique très important de cette période missionnaire est la rencontre franco‑huronne. Dès leur arrivée, en effet, les Récollets entreprennent d’aller hiverner avec les Hurons pour se familiariser avec leurs langues et leurs coutumes. Ces Amérindiens de type iroquoien cultivent la terre autour de leurs villages populeux qu’ils déplacent tous les quinze ou vingt ans. Ils constituent surtout le pivot du commerce intérieur de l’Amérique du Nord‑Est ; leur langue en est la lingua franca. À cause de leur grand nombre et de leur mode de vie, les Hurons sont bientôt considérés comme les meilleurs candidats à l’intégration socioreligieuse »

(Deslandres, 2003 : 235).

L'intégration socioreligieuse est donc de première importance pour les dirigeants de la colonie et, en effet, les motivations religieuses côtoient de très près les motivations politiques et économiques de la colonisation à l’ouest.

« Les instructions de Colbert fixaient aussi la politique à suivre concernant l’évangélisation des autochtones. Celle‑ci visait la « francisation » des Indiens[1]. De cette façon, l’État entendait faciliter le peuplement de la colonie sans qu’il en coûte trop en ressources humaines à la métropole »

(Stanley, 1949, tiré de Tremblay, 1981 : 12).

Ici, nous remarquons les influences politiques de l’époque qui allaient influencer de près les actions missionnaires dans l'archipel montréalais. Entre autres, en fixant la politique sur la conversion des Amérindiens, le gouvernement s’assurait une juridiction dans les affaires du clergé.

En ce qui concerne les objectifs à promouvoir les établissements français dans l'ouest de l’archipel montréalais, les motivations religieuses étaient similaires et, de plus, elles visaient la sédentarisation des populations attirées par les possibilités économiques de Montréal.

2.2.2 Les motivations politiques de la colonisation à l’ouest de Montréal

À présent, il est possible de regarder les motivations politiques aux incursions du côté occidental de l’archipel montréalais. Bien que plusieurs hommes politiques aient favorisé la colonisation toujours plus à l’ouest en Nouvelle‑France, il semble que le ministre Colbert y imposa certaines limites. Selon ce dernier, la colonisation devait être compacte et ainsi assurer une occupation complète du territoire par les colons français entre Québec et Montréal (Havard et Vidal, 2003 : 103). Cette instruction contribua sans doute à fixer géographiquement les colons français à l’est de Montréal et, à l’ouest, les établissements destinés à la conversion des Amérindiens. Ainsi, est‑il clair qu’une occupation à l’ouest de Montréal fut désirée, mais sans l’implication de colons agricoles français. Ainsi, le gouvernement souhaitait l'établissement d'une population francisée, mais non française à l’ouest :

« Les missionnaires n’étaient pas seulement des évangélisateurs, mais également des agents politiques du gouverneur auprès des nations sauvages. Ils servaient à distribuer les présents et les fonds qui devaient les attacher à la France. Ils servaient aussi à faire adopter la politique française et même à faire marcher les Indiens sur le sentier de la guerre »

(Lanctot, 1929 : 42).

Cette manière de procéder allait assurer à la France des colons français à l’est, et à l’ouest, une population amérindienne francisée dirigée par des missionnaires. La surveillance et le contrôle des missions étaient souvent doublés d’une présence militaire établie dans des forts palissadés. Complémentaire à cette présence militaire, une présence commerciale était assurée par des postes de traite annexés aux forts. Il semble que les établissements militaires et missionnaires privilégiaient des sites déjà occupés ou fréquentés par les Amérindiens, près des lieux de halte, des portages et autres endroits stratégiques (Havard et Vidal, 2003 : 436). La francisation des lieux amérindiens devait en outre conduire à la sédentarisation des populations.

« Pour Colbert, la concentration des différentes peuplades indiennes en villages érigés à la française allait permettre l’assimilation rapide de celles‑ci à la civilisation française. L’État désirait également s’assurer le contrôle des différentes activités commerciales, militaires et apostoliques reliées à l’administration des affaires indiennes »

(Tremblay, 1981 : 12).

En résumé, les motivations politiques de la période du Régime français visaient plus d'une forme de francisation, afin d’assurer une colonisation maximale du territoire. Les autorités coloniales s’assuraient d'une part une population dense de colons à l'est de Montréal sur les rives du Saint‑Laurent et, d'autre part, une occupation coloniale des lieux stratégiques à l’ouest des Montréal. Cette dernière colonisation était basée sur des accords franco‑amérindiens militaires et garantie par le commerce des fourrures et par l’échange de cadeaux (Trigger, 1992 : 258). Les motivations politiques faisaient en sorte que la limite géographique entre les deux formes de francisation du territoire passait au cœur de l'archipel montréalais en le divisant en deux espaces culturels de plus en plus distincts à mesure que la stratégie gouvernementale porta fruit.

2.2.3 Les motivations économiques de la colonisation à l’ouest de Montréal

En plus des considérations religieuses et politiques, il est possible d’identifier plusieurs motivations économiques dans la pénétration du continent et la colonisation des terres de l’ouest, en amont de la frontière des rapides dans l’archipel montréalais. Considérées comme le moteur économique de la Nouvelle‑France, les fourrures étaient destinées à être transformées en Europe. Vers la fin du XVIIe siècle, le commerce des fourrures s’intensifia et s'étendit à l'ouest. Au rythme que les réserves naturelles de castor s’épuisèrent, on alla chercher les fourrures toujours plus loin. Les pelleteries circulèrent par voie d’eau et l’essentiel de leur trafic emprunta le chemin de l'Outaouais vers le Saint‑Laurent (Lasserre, 1980 : 174‑175). Encore en 1739, le castor demeure le principal produit exporté de Nouvelle‑France et il représentait 70 pour cent de la valeur totale des exportations (Hamelin, 1960 : 47). Dans la région de Montréal, les Amérindiens domiciliés s’imposèrent comme intermédiaires dans le réseau d’approvisionnement des fourrures dans le Pays‑d’En‑haut et les acheteurs français.

« Pendant la dernière décennie du XVIIe siècle les domiciliés devinrent non seulement les intermédiaires dans la traite, mais ils mirent également sur pied leur propre réseau commercial à l’ouest de l’île de Montréal. Ils naviguaient vers le « Bout de l’île » pour intercepter les canots des Amérindiens venants de l’ouest avant que ceux‑ci ne puissent offrir leurs fourrures en ville »

(Grabowski, 1994 : 48).

La traite des fourrures étant génératrice de profits considérables, elle était réglementée par les gouvernements (Delâge, 1985 ; Grabowski, 1994 ; Hamelin, 1960; Havard et Vidal, 2003). Cette activité, en plus de générer des profits importants pour l’État, « représentait un élément fondamental du fonctionnement de l’alliance franco‑indienne » (Havard et Vidal, 2003 : 439). Par contre, l’attrait du gain incitait colons et Amérindiens à commercer avec l'ennemi anglais :

« […] bien qu’elle ait été formellement interdite, la contrebande vers la Nouvelle‑Angleterre est florissante. Le chanoine Groulx l’estime même égale au commerce officiel »

(Westen‑Lepore, 1970 : 142).

Au début du XVIIIe siècle, même les Amérindiens domiciliés (c’est‑à‑dire christianisés et sédentarisés) dans les paroisses de l’ouest de l’île de Montréal participèrent à un commerce des fourrures qui échappait au contrôle des autorités coloniales (Havard, 2001 : 17; Grabowski, 1994 : 51 ; Viau, 1992 : 189). Historiquement, plusieurs lieux sont plus susceptibles que d’autres à générer des tensions d’ordre commercial vu l’implication des Amérindiens et des autorités coloniales dans la traite des fourrures.

« […] l’axe de rencontre formé par la jonction du fleuve Saint‑Laurent et de la rivière des Outaouais fait de la partie occidentale de l’île de Montréal une vaste zone de guerre où Français et Iroquois se disputent le contrôle des routes d’eau devenues extrêmement lucratives »

(Viau, 1992 : 184).

Les tensions tangibles dans cette portion de l’archipel fragilisent l’alliance franco‑indienne toujours difficile à maintenir. Le commerce illicite était d’autant plus difficile à contrôler que les Français évitaient de porter des accusations contre les Amérindiens et que les uns et les autres se disputèrent le contrôle des voies d’eau. Ainsi, l’ouest de l’archipel montréalais se révèle comme une zone de tensions et comme un espace convoité pour des raisons économiques qui concernent avant tout la traite des fourrures. Plusieurs sujets de la Nouvelle‑France, qu’ils soient colons français ou amérindiens, s’adonnent donc au commerce et à la contrebande des fourrures. Les Amérindiens domiciliés jouaient le rôle d’intermédiaires entre les postes de traite et les groupes mobiles de trappeurs de castor de l’intérieur du continent (Fortin, 2002 : 32).

En résumé, si les rapides de Lachine expliquaient la localisation de la ville de Montréal, plusieurs motivations d’ordre religieux, politique et économique favorisaient l’occupation du territoire à l’ouest des rapides. Les motivations religieuses visaient d’abord et avant tout la conversion des « sauvages » et semblaient en outre servir de raison à d’autres actions de commerce, d'exploration et de colonisation. Les motivations politiques concernaient davantage la colonisation pour une prise de possession complète des territoires à l’est où le gouvernement favorisait l’installation de colons de manière intensive et compacte. En contrepartie, l’État voulait s’assurer une mainmise sur l’occupation et le commerce dans les territoires à l’ouest sans pourtant qu’il n’en coûte trop en ressources humaines à la métropole. Alors, l’établissement de missions, forts et postes de traite à proximité de lieux stratégiques comme les portages et les lieux de halte traditionnels garantissait les alliances franco‑indiennes. Ce type d’occupation du territoire était garanti par quelques regroupements de colons français dans des établissements missionnaires, commerciaux ou militaires. Ainsi, par le biais des alliances avec les groupes amérindiens, les dirigeants de la Nouvelle‑France pouvaient dominer et contrôler de vastes territoires. C’est ce que Havard et Vidal (2003 : 435) ont appelé une « colonisation extensive ». En conclusion, ce qui caractérise l’espace culturel de l’archipel montréalais était l’établissement intensif des colons à l’est, et à l’ouest, une mainmise sur les groupes amérindiens par l’établissement extensif d’un faible nombre de colons français dans des lieux amérindiens stratégiques.

2.3 Présentation du corpus à l’étude

En considérant la scission de l'archipel de Montréal en deux espaces culturels pendant le Régime français, nous nous sommes interrogées sur la possibilité que les perles de verre, ces objets archéologiques associés à la traite des fourrures et aux lieux de contact franco‑amérindien, se retrouvent plus souvent dans l'ouest de l'archipel que dans l'est. En vue de cette question, nous avons consulté 124 rapports de fouilles archéologiques portant sur 52 sites occupés pendant le Régime français (de 1608 à 1759). Cette consultation a été rendue possible grâce à la base de données Inventaire des Sites Archéologiques du Québec (ISAQ) élaboré par le Ministère de la Culture et des Communications du Québec. Les sites à l’étude étaient compris dans la région que nous avons définie comme étant l’archipel montréalais. Ils sont localisés sur une carte du Ministère à l'échelle de 1 : 50 000. Certains sites compris dans ce corpus étaient situés sur les rives nord et sud des cours d'eau qui ceinturent les îles de l’archipel montréalais. En effet, nous avons éliminé les sites éloignés de plus de 10 kilomètres des rives sud et nord de l’archipel montréalais. De plus, nous avons éliminé les rapports de surveillance archéologiques ne comportant pas de fouille manuelle, mais exclusivement l’utilisation d’une pelle mécanique. Enfin, un certain nombre de rapports de fouilles ont été privilégiés pour chaque site en raison du grand nombre de rapports disponibles. Ainsi, les documents n’ayant pas fourni les données nécessaires à notre enquête : type de site fouillé, années d’occupation du site, superficie fouillée, nombre de perles de verre mises au jour ont dû être éliminés. De cette manière sur 334 rapports déposés pour la région de l’archipel montréalais, nous avons enfin retenu 124 ouvrages pour l’étude.

Les documents consultés se retrouvent dans trois bureaux du Ministère de la Culture et de Communication et de la Condition Féminine du Québec : celui de la direction Montérégie à Saint‑Lambert, celui de la direction de Montréal à Montréal, et celui de la direction de Laval, des Laurentides et de Lanaudière à Sainte‑Thérèse. Les rapports consultés figurent dans la bibliographie et dans la base de données compilant les informations recueillies (annexe 5).

Suite à la recherche documentaire, il a été constaté que six sites ne pouvaient être considérés dans le corpus. La non‑disponibilité de plusieurs données est la principale raison qui oblige à éliminer ces sites du corpus. Tout d’abord, la maison Cherrier (BjFj‑7) située dans le Vieux‑Longueuil a été éliminée en raison de l’absence d’indications concernant la superficie fouillée et le nombre de perles de verre mises au jour. Ensuite, le site Logan (BiFj‑25) dans le Vieux‑Montréal a dû être ignoré puisqu’ici encore nous ne pouvons estimer la superficie fouillée. Nous avons également ignoré le parc de la Seigneurie à Boucherville (BjFi‑3) en raison de l’absence d’inventaire dans les documents consultés. En poursuivant, les documents relatifs au site du fort d’Oka (BiFm‑3) à Oka et le site du fort Les Cèdres (BhFm‑2) aux Côteaux‑les‑Cèdres ne contiennent pas d’informations issues de fouilles archéologiques. Le fort d’Oka fut l’objet d’une étude architecturale alors que le fort des Cèdres, site aujourd’hui submergé, fut l’objet d’un repérage géographique. Le dernier site que qui a dû être retiré du corpus à l'étude est celui du fort de Chambly (BiFh‑10). Ce site important fouillé par Parcs Canada est situé 20 kilomètres au sud du fleuve Saint‑Laurent et il est donc à l'extérieur de notre aire à l’étude.

2.4 Rappel de la méthodologie

À travers les rapports de fouilles consultés, plusieurs informations ont été recherchées. Tout d’abord, nous avons classé les sites selon leur fonction. Ensuite, nous avons localisé chaque site sur une carte géographique et indiqué s’il se trouvait dans le noyau ancien de la ville de Montréal, à l’est ou à l’ouest des rapides de Lachine. De plus, les dates d’occupation, la superficie fouillée, le nombre de perles de verre mises au jour ont été notés. Pour chaque rapport de fouilles, un court résumé de quelques lignes a été produit, afin de rappeler ce que chaque rapport discutait en premier plan (annexe 3)

La démarche s’est poursuivie à l’aide d’une carte et de tableaux synthétiques. Chaque site a été disposé sur une carte géographique de l’archipel montréalais. Pour chacun de ces sites, nous avons compilé la superficie fouillée et le nombre de perles retrouvées. La densité de perles de verre mises au jour pour un mètre carré a été calculée.

Formule :Nombre de perles de verre=   DENSITÉ perle/m2
Superficie fouillé (en m2)

Ainsi, nous avons obtenu un indice de valeur équivalente pour chaque site. Un site ayant été l’objet d’une campagne de fouille limitée pouvait alors être comparé avec un site ayant été fouillé à plus grande échelle.

L’essentiel de l’analyse se concentrait sur la distribution des sites archéologiques du Régime français sur le territoire de l’archipel montréalais. Il a été observé s’il y avait une relation entre la présence ou l’absence de perles sur chaque site archéologique selon sa situation géographique dans l’archipel, par rapport au type de site et selon les dates d’occupation du site. Ensuite, il a été vérifié s’il existait une relation entre la densité de perles de verre sur un site et sa situation géographique dans l’archipel, sa fonction et ses dates d’occupation. Nous avons jugé essentiel d’isoler le secteur du Vieux‑Montréal, formé du quadrilatère des rues McGill, de la Commune, Bonsecours et Saint‑Antoine, en raison de son statut particulier de dernier port à l’intérieur des terres et de l’intensité de l’occupation du secteur. De plus, notons que le noyau ancien de la ville de Montréal est davantage sujet aux fouilles archéologiques puisque ce secteur est encore sujet aux excavations liées à la constante évolution du cadre urbain.

Figure 4 : Carte des sites archéologiques du Régime français dans l’archipel montréalais

2.5 Présentation des résultats.

Depuis la nuit des temps, les humains conceptualisent les espaces géographiques où ils évoluent, entre autres selon la notion d'un territoire propre à eux. Pendant la période historique tout au moins, les cartes accompagnèrent les voyageurs et aidèrent à démystifier les espaces aux profanes, que ce soit par le moyen de la description orale d’une route à suivre ou par la schématisation graphique du territoire connu. De la même manière, afin de rendre compréhensible visuellement la présente étude, une carte qui permet de repérer les sites archéologiques du Régime français dans l’archipel a été produite (figure 4). Cette carte est accompagnée d’un tableau qui contient les données récoltées dans les rapports de fouilles (tableau 1).

2.5.1 La cartographie des résultats de l’analyse

L’image globale que nous renvoie la carte de l’archipel montréalais superposée des données sur les perles de verre amène le constat que la majorité des sites archéologiques du Régime français se situent à l’est des rapides. Bien sûr, cela peut révéler un biais de la part des archéologues. Pourtant, les faits historiques confirment une occupation plus intensive et plus précoce à l’est des rapides de Lachine dans l’archipel montréalais. En effet, dès les débuts des établissements permanents dans la région, le territoire occupé à des fins coloniales domestiques et agricoles s’est concentré du côté oriental de l’archipel montréalais. L’importance historique et archéologique du Vieux‑Montréal, aussi situé à l’est des rapides, contribue aussi à l’inégalité du nombre de sites à l’est et à l’ouest.


Tableau 1 : Informations sur les sites archéologiques occupés pendant le Régime français dans l'archipel montréalais
Code BordenNom du siteType de siteDates d’occupationSuperficie fouilléeNombre de perlesProportion perles/m2No de résumé(s)
BiFi‑3Fort de La Prairie de 1755Militaire, commercial1687‑177511,5003
BiFi‑7La PrairieMilitaire, commercial1687‑17751550,334, 5
BiFi‑11Fort de La PrairieMilitaire, domestique1647‑19754,25006
BiFi‑12Hospice des Soeurs‑de‑la‑ProvidenceReligieux1647‑197557,5410,717, 8, 9
BiFi‑15Vieux La PrairieReligieux1647‑197521,410010
BiFi‑23Ancien stationnement de l'Hôtel TouristDomestique, commercial1667‑190164,69110,1712
BiFj‑1Site LeBer à l'île des SœursAgricole1664‑178822070,0313
BiFj‑6Domaine des Messieurs‑de‑Saint‑SulpiceReligieux, militaire1663‑aujourd’hui372,0810,0115, 16, 17
BiFj‑35Maison Saint‑GabrielAgricole1667‑aujourd’hui540019
BiFj‑36Maison HurtubiseDomestique1700‑aujourd’hui47,250020
BiFj‑70Jardins de Pierre You de la DécouverteAgricole1697‑aujourd’hui180,4840,0221
BiFk‑6Site historique et archéologique LeBer‑LeMoyneCommercial1669‑aujourd’hui167,093131,8722, 23, 24, 25
BiFk‑7Domaine LePailleurMilitaire, agricole1673‑aujourd’hui410026, 27
BiFk‑8Lieu de fondation de Saint‑Joachim‑de‑la‑Pointe‑ClaireReligieux1699‑aujourd’hui2600028
BiFl‑1Domaine seigneurial de Pointe‑du‑MoulinDomestique, technologique1705‑1859105,50029, 30, 31
BiFl‑2Fort SennevilleCommercial, militaire1702‑17761834312,3632, 33
BiFl‑5Mission sulpicienne (île aux Tourtes)Multiple : religieux, militaire, commercial1703‑1727428,849252,1634, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41, 42, 43
BjFi‑1Île Sainte‑ThérèseDomestique, agricole, technologique (moulin)1672‑aujourd’hui22,540,1744, 45, 46, 47
BjFi‑7Parc national des Îles‑de‑Boucherville (Île Grosbois)Agricole1672‑aujourd’hui14840,0350, 51
BjFj‑2Château RamezayDomestique1705‑aujourd'hui147,4440,0352, 53, 54
BjFj‑3Place RoyaleCommerciale1611‑aujourd’hui7271030,1455, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62
BjFj‑5Château‑fort de LongueuilMilitaire1700‑179260,50063, 64, 65, 66
BjFj‑10Maison Vinet‑Souligny et DeWittDomestique1642‑19001310068
BjFj‑11Maison MaricourtDomestique1659‑aujourd’hui51,840069
BjFj‑15VigerDomestique1730‑XXe194100,1170, 71
BjFj‑18Vieux Séminaire de Saint‑SulpiceReligieux1684‑aujourd’hui11070,0672, 73, 74
BjFj‑20Marché BonsecoursDomestique1680‑aujourd’hui112,080075
BjFj‑21Champ‑de‑MarsMilitaire1654‑17604480076, 77, 78
BjFj‑22La pointe à CallièreMultiple1642‑17601306545,0379, 80, 81, 82
BjFj‑24Moulins de Saint‑François‑de‑SalesTechnologique1716‑1789150083
BjFj‑34Maison Guillon‑DuplessisAgricole, domestique1655‑18052320084
BjFj‑43Jardins d'YouvilleAgricole1642‑196770270,3985
BjFj‑44Château du gouverneur de VaudreuilDomestique1655‑176053,15100,1986, 87, 88, 89, 90
BjFj‑45Ancienne maison Mère Congrégation de Notre‑DameAgricole, institutionnel1642‑aujourd’hui80130,1691
BjFj‑49Site LeMoyne‑LeBerCommercial, domestique1660‑1765145580,494, 95, 96
BjFj‑56Faubourg QuébecMultiple1687‑aujourd’hui321,7590,0297, 98, 99, 100
BjFj‑64Site des Moulins du Sault‑au‑RécolletTechnologique1726‑196054,4900101, 102
BjFj‑73Château de CallièreMultiple1642‑aujourd’hui66,841241,85103, 104
BjFj‑74Monastère et jardins des RécolletsAgricole, religieux1642‑aujourd’hui4800105
BjFj‑86Édifice Hector‑LamontagneDomestique1672‑aujourd’hui4510,02106
BjFj‑94Sation de pompage YouvilleNavale1685‑aujourd’hui55,240,07107
BjFj‑100Accueil BonneauDomestique1647‑aujourd’hui4010,03109
BjFj‑101Lieu de fondation de MontréalMultiple1642‑aujourd’hui174,161680,96110, 111, 112, 113, 114
BjFj‑114Prison des Patriotes au Pied‑du‑CourantAgricole1659‑aujourd’hui2400115
BkFi‑33Maison BeaudryAgricole, domestique1725‑aujourd’hui12000114
BkFi‑40l'AssomptionReligieux1724‑aujourd’hui3000117
BkFj‑1Terrebonne‑île des MoulinsTechnologique1721‑1900400118
BkFj‑2Île JésusDomestique1681‑17592400119, 120
BkFj‑5Manoir LeGardeurDomestique1670‑aujourd’hui600121
BkFj‑9TerrebonneReligieux1723‑18791400122
BkFj‑10Maison Perra‑Bélisle, TerrebonneDomestiqueXVIIe‑XXe4400123
BkFj‑13Rue Saint‑PierreDomestique1673‑aujourd’hui40030,01124
2.5.2 Tableaux synthétiques

L’analyse des données présentées dans le tableau 1 permet de tirer plusieurs conclusions. Observons en premier lieu le tableau 2 récapitulant globalement la distribution des sites sans et avec perles, à l’est et à l’ouest des rapides de Lachine.

Tableau 2 : Distribution des sites à l'est et à l'ouest des rapides de Lachine
LocalisationAbsence de perlesPrésence de perlesTotal
Sites à l’EST17926
Sites du Vieux‑Montréal51419
Sites à l’OUEST437
Total262652

En termes de distribution, sur 52 sites du Régime français, sept sites sont compris dans la portion ouest de l’archipel tandis que 26 se situent à l’est des rapides de Lachine. Le noyau du Vieux‑Montréal compte un total de 19 sites archéologiques, dont 14 comprennent des perles dans leur inventaire. Sur les 26 sites localisés à l’est, 9 sites ont fourni de perles de verre contre 17 sites où aucune perle de verre n’a été mise au jour. Des sept sites localisés à l’ouest des rapides de Lachine, quatre n’ont pas livré de perles de verre contre trois sites qui en contiennent. Selon cette première répartition, la proportion de sites contenant des perles est plus élevée dans le Vieux‑Montréal (74 %), puis à l’est des rapides (65 %) et enfin à l’ouest (43 %).

Ensuite, les perles ont été mises en relation avec la fonction historique des sites, selon la catégorisation fonctionnelle de l'ISAQ. L'analyse a fait émerger plusieurs éléments. D'abord, la catégorisation des sites selon leur fonction domestique, agricole ou religieuse ne semble pas être un indicateur particulier pour la présence ou non de perles de verre. Pour chacune de ces catégories fonctionnelles de site, environ la moitié des sites contient des perles de verre tandis que l’autre moitié n’en possède pas. Notons d'ailleurs qu'aucun site à caractère domestique n'est inscrit à l’ouest des rapides de Lachine dans l’archipel montréalais. Ainsi, il est possible de déduire que les colons s’aventuraient à l’ouest pour d’autres motifs : commerce, conversion des Amérindiens, tentatives d’agriculture.

Observons à présent le rapport entre le type fonctionnel de site et la présence ou l’absence de perles de verre dans leur inventaire. D’abord, les sites à fonction commerciale sont les plus susceptibles à contenir des perles de verre (tableau 3).

Tableau 3 : Nombre de sites à caractère commercial de l'archipel montréalais selon la présence ou l'absence de perles de verre de leur inventaire
Type de SitePrésence de perles de verreAbsence de perles de verreTotal
Commercial718

Sur les huit sites à caractère commercial, trois sont localisés à l’ouest des rapides tandis que cinq sites sont localisés à l’est, y compris trois dans le Vieux‑Montréal. Le seul site à vocation commerciale ne possédant pas de perles de verre dans son inventaire est le fort de La Prairie de 1755 (BiFi‑3), où figuraient également des activités militaires. Cependant, cette fonction double n’est pas exceptionnelle, car sept sites à vocation commerciale sur huit détiennent plus d’une fonction, telle que militaire, religieuse et même domestique. Notons que la fonction domestique est celle le plus souvent attribuée par les archéologues à des sites du Régime français, mais elle est aussi le plus souvent assortie d’une autre fonction.

À l’inverse des sites à vocation commerciale, les sites à fonction uniquement militaire ne contiennent pas de perles de verre. Lorsque la fonction militaire est doublée d’une fonction commerciale, les perles sont parfois présentes et ce, dans 75 pour cent des cas. Les fonctions secondes agricole et domestique correspondent à l’absence de perles de verre sur les sites à caractère militaire.

Tableau 4 : Sites archéologiques à caractère militaire de l'archipel montréalais selon la présence ou l'absence de perles de verre de leur inventaire
Sites à caractère militairePrésence ou non de perles de verreLorsque doublé d'une autre fonction
BiFi‑3Noncommercial
BiFi‑7OUIcommercial
BiFi‑11Nondomestique
BjFj‑5Non-
BjFj‑21Non-
BiFl‑2OUIcommercial
BiFl‑5OUIcommercial/religieux
BiFk‑7Nonagricole

Sur la totalité des sites présentant la fonction militaire (tableau 4), trois sont situés à l’ouest des rapides de Lachine : le fort Senneville (BiFl‑2), l’île aux Tourtes (BiFl‑5) et le domaine LePailleur à Châteauguay (BiFk‑7).

Un autre type de site montrant l’absence de perles de verre est celui à fonction technologique. Tous les sites classés selon la fonction technologique sont des sites de moulin à farine. Le tableau 4 montre que les sites à seul caractère technologique n'ont contenu aucune perle de verre dans leur tissu archéologique.

Tableau 5 : Sites archéologiques à caractère technologique de l'archipel montréalais selon la présence ou l'absence de perles de verre de leur inventaire
Sites à caractère technologiquePrésence ou non de perles de verreLorsque doublé d'une autre fonction
BjFi‑1OUIdomestique/agricole
BjFj‑24Non-
BkFj‑1Non-
BjFj‑64Non-
BiFl‑1Non-

Finalement, en ce qui concerne les sites comprenant une fonction agricole, il a été remarqué que sur 12 sites présentant cette fonction, 50 pour cent contiennent des perles. Cette donnée ne semble pas significative. Par contre, une nette tendance des sites agricoles à être localisés du côté est de l’archipel a été notée.

Tableau 6 : Sites archéologiques à caractère fonctionnel agricole et leur localisation dans l'archipel montréalais
Sites agricolesLocalisationPrésence ou non de perles de verre
BiFj‑35EstNon
BiFj‑70EstOui
BjFi‑1EstOui
BjFi‑7EstOui
BjFj‑34Est (Ville)Non
BjFj‑43Est (Ville)Oui
BjFj‑45Est (Ville)Oui
BjFj‑74Est (Ville)Non
BjFj‑114EstNon
BkFi‑33EstNon
BiFk‑7OuestNon
BiFj‑1EstOui

Au‑delà de la seule présence ou absence des perles, la densité des perles par mètre carré dans les aires de fouilles apporte aussi des renseignements intéressants (tableau 7). Sur les sites à l’est des rapides de Lachine, la densité de perles par mètre carré est généralement faible, soit de moins de 1 perle au mètre carré. Par contre, dans le secteur du Vieux‑Montréal, deux sites se démarquent pourtant par leur forte densité de perles, soit ceux de la pointe à Callière (BjFj‑22) et du château de Callière (BjFj‑73). Ces deux sites présentent d'ailleurs des fonctions multiples.

Tableau 7 : Sites archéologiques du Régime français à l'EST de l'archipel montréalais et du Vieux‑Montréal et leur densité de perles de verre au mètre carré
Site à l’ESTDensité de perles au m2Site du Vieux‑MontréalDensité de perles au m2Site du Vieux‑MontréalDensité de perles au m2Site du Vieux‑MontréalDensité de perles au m2
BiFi‑70,33BjFj‑30,14BjFj‑450,16BjFj‑1000,03
BiFi‑120,71BjFj‑20,03BjFj‑490,4BjFj‑1010,96
BiFi‑230,17BjFj‑150,11BjFj‑560,02BkFj‑130,01
BiFj‑60,01BjFj‑180,06BiFj‑700,02
BjFi‑10,09BjFj‑225,03BjFj‑731,85
BjFi‑70,03BjFj‑430,39BjFj‑860,02
BkFj‑130,01BjFj‑440,19BjFj‑940,07

En ce qui concerne les sites archéologiques compris à l’ouest des rapides de Lachine (tableau 8), les densités sont toutes plus élevées, étant comprises entre 1,87 et 2,36 perles au mètre carré. Cette analyse oriente notre attention au fait que les densités et le nombre des perles à l’est des rapides, hormis le Vieux‑Montréal, sont plus faibles qu’à l’ouest.

Tableau 8 : Sites archéologiques du Régime français à l'OUEST des rapides de Lachine et leur densité de perles de verre au mètre carré
Site à l’OUESTDensité de perles au m2
BiFk‑61,87
BiFl‑22,36
BiFl‑52,16

Pour ce qui est de la relation existante entre le type de site et la densité de perles lorsqu’il en contient, plusieurs observations ont été notées. Les sites de type domestique, agricole, technologique et religieux présentent tous des densités faibles comprises entre 0,01 à 0,09 perle/mètres carrés et 0,10 à 0,99 perle/mètres carrés. Une exception s’impose: le site de l’île aux Tourtes avec une densité de 2,16 perles au mètre carré. Notons qu'à cette densité élevée correspondent des fonctions commerciale et religieuse. En général, les sites archéologiques à vocation commerciale présentent des densités élevées à l’ouest et faibles à l’est (tableau 9).

Tableau 9 : Sites à caractère commercial du Régime français et leur densité de perles de verre au mètre carré
Sites à caractère commercialDensité de perles au m2Lorsque doublé d'une autre fonctionLocalisation
BiFi‑70,33militaireEst
BiFi‑230,17domestiqueEst
BjFj‑30,14-Est (Ville)
BjFj‑490,4domestiqueEst (Ville)
BiFl‑22,36militaireOuest
BiFl‑52,16militaire/religieuxOuest
BiFk‑61,87-Ouest

Enfin, les sites à vocation multiple présentent tous des perles dans leur inventaire à des densités variables, mais toujours fortes. Ces sites, pour être classés comme ayant une fonction multiple, devaient présenter au moins trois fonctions.

Tableau 10 : Sites à fonctions multiples du Régime français et leur densité de perles de verre au mètre carré
Sites à fonctions multiplesDensité de perles au m2Localisation
BjFj‑225,03Est (Ville)
BjFj‑731,85Est (Ville)
BjFj‑1010,96Est (Ville)
BiFl‑52,16Ouest

Enfin, nous avons vérifié s’il existe une relation entre la présence de perles de verre sur un site et la Grande Paix de 1701. Une attention a été portée aux sites selon leur date initiale d’occupation avant ou après 1700. Ainsi, nous avons noté que 61 pour cent des sites colonisés avant 1700 contiennent des perles tandis que 27 pour cent des sites colonisés après 1700 contiennent des perles. S'il est vrai que la Grande Paix eut l'effet de reporter les activités de traite plus à l'ouest et donc le commerce des perles de verre ait pu s'éloigner également de la région à l'étude, ce résultat intéressant reste à être confronté à d'autres sites dans la vallée du Saint‑Laurent.

2.5.3 Retour sommaire sur les résultats

Suite à ces analyses, il appert que les sites archéologiques occupés pendant le Régime français sont surtout concentrés à l’est des rapides de Lachine et des rapides du Sault‑au‑Récollet. Une certaine agglomération de ces sites est localisée dans le secteur du Vieux‑Montréal. Les sites à fonction domestique, religieuse et agricole, lorsqu’ils contiennent des perles, en présentent une faible densité dans leur tissu archéologique. Cette densité ne dépasse pas la proportion d’une perle au mètre carré. Nous avons remarqué l’absence de sites à caractère domestique à l’ouest des rapides de Lachine et du Sault‑au‑Récollet. Ensuite, nous observons une forte corrélation entre la fonction commerciale d’un site et la présence de perles de verre. De plus, la densité de perles de verre au mètre carré s’accroît à l’ouest des rapides de Lachine. Les sites identifiés à des fonctions militaire et technologique, lorsqu’ils présentent uniquement ces fonctions, ne contiennent pas de perles de verre. Finalement, les sites à fonction multiple (trois fonctions et plus) ont tous révélé des perles de verre. C’est dans les sites de la pointe à Callière (BjFj‑22, 73 et 101), du site LeBer‑LeMoyne à Lachine (BiFk‑6), du fort de Senneville (BiFl‑2) et de l’île aux Tourtes (BiFl‑5) qu'existe la plus forte densité de perles de verre au mètre carré. Chacun de ces sites comprend une fonction commerciale. La plus forte densité de perles de verre sur la pointe à Callière peut s’expliquer par les activités de traite qui s’y sont déroulées sur la pointe vers la fin du XVIIe siècle, dans le contexte de la foire aux fourrures de Montréal. Cette activité impliquait la rencontre entre colons et Amérindiens pour la traite des fourrures, incluant l’échange de perles de verre, faciles à échapper et à égarer en raison de leur petite taille.

Dans l’ensemble de l’archipel montréalais, l’existence de quatre sites particulièrement riches en perles de verre a été constatée. Ces sites contiennent de 1,85 à 5,03 perles de verre au mètre carré et ils sont tous localisés selon la configuration géographique de l’archipel, en des points stratégiques. Nous les présenterons dans l'ordre d’est en ouest.

Le premier endroit riche en perles de verre est localisé sur le lieu de fondation de Montréal. Constitué des sites archéologiques de la pointe à Callière (BjFj‑22), des jardins d’Youville (BjFj‑43), du château de Callière (BjFj‑73) et du lieu de fondation de Montréal (BjFj‑101), cet endroit est situé en aval des rapides de Lachine et près de la voie de contournement de ces mêmes rapides à l’embouchure de la petite rivière Saint‑Pierre. Le secteur de la pointe à Callière aurait été un lieu privilégié pour la traite des fourrures. Champlain remarqua le potentiel commercial de traite déjà en 1611 en faisant défricher la pointe en vue d’une utilisation future (Robert, 1994 : 25), ce que Maisonneuve appliqua dès 1654 en organisant sur ce même emplacement la foire annuelle des fourrures. Callière maintint cette activité au XVIIIe siècle (Desjardins et Duguay, 1992 : 47).

Le second lieu est le site historique Le Ber‑Le Moyne à Lachine (BiFk‑6). Dès 1669, les marchands Le Ber et Le Moyne y établirent un point d'approvisionnement pour la traite des fourrures dans le Pays‑d'En‑haut. Situé en amont des rapides de Lachine, cet établissement était accessible à partir de l’est par la voie de la petite rivière Saint‑Pierre.

Les deux derniers sites à forte présence de perles de verre sont le fort de Senneville (BiFl‑2) et l’île aux Tourtes (BiFl‑5). Ces deux sites sont localisés l’un en face de l’autre, séparés par l'embouchure de la rivière des Outaouais, au pied du lac des Deux‑Montagnes. Le fort de Senneville est situé à l’extrême ouest de l’île de Montréal et le site de l’île aux Tourtes de l’autre côté du lac des Deux‑Montagnes à l’extrême est de la municipalité de Vaudreuil‑Dorion. Ces deux établissements tenaient chacun un comptoir de traite. Leur position était stratégique dans l’archipel montréalais en permettant un accès rapide aux grandes voies fluviales vers l'ouest. De plus, leur localisation facilitait l’interception des fourrures en provenance de la rivière des Outaouais. Ainsi, ces postes empêchaient les Amérindiens de contourner l'archipel montréalais et d’aller vendre leurs fourrures aux Anglais et aux Hollandais qui commerçaient plus au sud et qui offraient des prix plus avantageux, comme au fort Albany (Delâge et Sawaya, 2001 : 51‑52). En établissant les forts de l’île aux Tourtes et de Senneville, l’administration royale espérait arrêter le commerce illicite et le commerce avec les Anglais (Viau, 1992 : 193, 196). Sur le plan quotidien, cette position favorisait les convois de fourrures en leur permettant d’éviter les portages et les contournements que nécessitaient tous les rapides, juste avant d'arriver à Montréal.

2.6 Discussion

À présent, mettons en relation les motivations religieuses, politiques et économiques qu’avaient les colons pour s’établir dans l’archipel montréalais avec les observations tirées de nos analyses et nos concepts. Si la perle de verre peut être considérée à juste titre comme témoin d’échanges entre Amérindiens et colons, elle devrait se retrouver à des endroits où elle pouvait être échangée ou même portée. Comme objets de consommation, des perles de verre se portaient par les Amérindiens de manière décorative qui intégrait le sens socioreligieux de l’objet. D’après Turgeon, le mécanisme d’appropriation était responsable de l’engouement des Amérindiens pour la perle de verre. L'appropriation se décrit comme l'adoption d’un objet par une culture autre totalement différente de celle qui produit l'objet (Turgeon, 2003 : 61). La perle de verre aurait subi le mécanisme d’appropriation (ibid. : 85) en passant d’objet d’échange pour les colons à un objet identitaire et magique (Hamell, 1983) aux mains des Amérindiens.

Cette appropriation doublée du concept géoculturel de middle ground, ou terrain d’entente (White, 1992), devrait amener à une meilleure compréhension des sites à forte densité de perles au mètre carré dans l’archipel montréalais. Selon White, le « terrain d'entente » est un espace culturel où sont mises en relation dynamique deux cultures fort distinctes, d’où naissent des pratiques culturelles originales. Les sites riches en perles de l’archipel montréalais correspondaient à des îlots d'« entente » culturelle dans la mesure où les perles de verre étaient consommées d’une manière intensive par les Amérindiens, lesquels fréquentaient les lieux où les perles étaient échangées. Ces lieux d’échange mettaient en relation fréquemment les Amérindiens et les colons. Ici, il est question des lieux où se seraient déroulés de manière récurrente des échanges matériel entre colons et Amérindiens et où s’inséraient d’autres types d’échanges intrinsèques aux échanges commerciaux, ceux influençant de part et d’autre la culture. Ces lieux d’échange ou d'« entente » étaient les postes de traite de LeBer et LeMoyne (BiFk‑6) à Lachine, le fort de Senneville (BiFl‑2), l’île aux Tourtes (BiFl‑5) et le lieu de la foire annuelle aux fourrures sur la pointe à Callière (BjFj‑22, 43, 73 et 101).

Si les sites riches en perles correspondaient à des îlots d'«entente» culturelle, la distribution des perles à travers l'archipel montréalais peut renseigner sur les zones plus larges d'« entente » franco‑amérindienne. À présent, il est possible de déceler trois zones culturelles dans l’archipel montréalais: la zone agricole dans l'est, celle du milieu, occupée par la ville de Montréal et enfin une zone de tension culturelle dans l'ouest.

De prime abord, la zone agricole à l’est représente l’établissement colonial intensif. Comme le voulait le ministre Colbert, une colonie « compacte » devait assurer la durabilité des établissements (Havard et Vidal, 2003 : 103). Cette zone à l’est des rapides de Lachine, donc en aval de cet obstacle à la navigation, se caractérise par la faible présence voire l'absence de perles de verre sur les sites archéologiques. Nous attribuons cette faible présence soit à l'éloignement des Amérindiens des terres colonisées, soit à une utilisation plus rare des perles de verre dans le code vestimentaire des colons et dans leurs usages religieux comme dans le port d'un chapelet ou d'un rosaire.

Ensuite, la zone du milieu est comprise dans l’arrondissement du Vieux‑Montréal, plus précisément à la pointe à Callière. Elle pourrait être traduite comme une « zone tampon » garantissant le middle ground à l’ouest de la ville de Montréal, attirant les Amérindiens chez les colons à la foire annuelle aux fourrures. Francis Lamothe (2006 : 103) présente le secteur de la pointe à Callière comme une ville à la frontière du « Pays‑d’En‑bas », comme un centre politique impliqué dans les relations diplomatiques et commerciales franco‑amérindiennes. Suite à la Grande Paix de 1701, il semble que la région à l’ouest du Vieux‑Montréal acquiert davantage une fonction commerciale. Les Amérindiens fréquentèrent le secteur pour rencontrer des colons, mais semblent se limiter à l’est à la pointe à Callière. La ville de Montréal se révèle alors comme « zone frontalière » dès 1642 « et s’atténuera à mesure que la conquête de l’Amérique du Nord poussera ses avancées vers l’Ouest » (Ethnoscop, 1993e : 238).

Enfin, la zone de tension culturelle concentrée à l'extrémité ouest de l’archipel, à la confluence du lac des Deux‑Montagnes et du fleuve Saint‑Laurent dans le lac Saint‑Louis, est sujette à une concurrence entre Amérindiens et colons pour le contrôle de la circulation des fourrures. Les sites archéologiques présents dans cette zone sont le site LeBer‑LeMoyne à Lachine, le fort de Senneville et l’île aux Tourtes. Ces deux derniers cas sont traduits différemment. Le fort de Senneville n’abritait pas de façon permanente les groupes amérindiens. Sa vocation était de traiter directement avec les groupes empruntant la voie de l’Outaouais et de contrôler la circulation vers l’est en interceptant les convois de fourrure en direction de Montréal. Quant à la mission sulpicienne de l’île aux Tourtes, sa vocation réunissait plusieurs intérêts : évangéliser les Amérindiens (fonction religieuse), cumuler des profits de la traite des fourrures (fonction commerciale) et contrôler des voies d’eau par le biais de son fort et de sa garnison militaire (fonction militaire). Le cas de l’île aux Tourtes est un très bon exemple d’établissement colonial «extensif» à la mesure de ce que désirait le gouvernement de la Nouvelle‑France. L’île aux Tourtes illustre mieux que tout autre site archéologique dans l'archipel montréalais les phénomènes culturels de l’appropriation de l’objet et le « terrain d'entente », entre autres par la présence accrue de perles de verre, mais aussi par le contexte historique où les groupes amérindiens y vivaient dans le voisinage des colons de manière semi‑permanente ou permanente, se convertissant même à la religion chrétienne (Viau, 1992 : 184).

2.7 Insertion de l’île aux Tourtes à l’intérieur de l’archipel

Situé à l’extrême ouest de l’archipel montréalais, l’établissement sur l’île aux Tourtes regroupe l’essentiel des motivations à l’établissement colonial en amont de Montréal. Tout en considérant que le site de la mission sulpicienne était un endroit privilégié à la conversion des Amérindiens, il était tout aussi indiqué pour la traite des fourrures. Son importance prenait appui non seulement sur sa position géographique, mais aussi sur une longue tradition de lieu de halte par les Amérindiens dans le secteur ouest de l’île. De plus, selon Grabowski (1994 : 45, 47) et Viau (1992 : 188, 196), l’île aux Tourtes aurait servi de lieu de rencontre pour la traite illicite avec les Amérindiens domiciliés sur les missions plus à l’est dans l'archipel. Rappelons que le commerce dit illicite s’exerçait dans des endroits qui n’étaient pas sous le contrôle et le champ d’action des autorités coloniales françaises, soit en Nouvelle‑Hollande (État de New York) comme au fort Orange à Albany ou encore dans l’ouest de l’archipel de Montréal (Grabowsky, 1994 : 46, 47) où le nombre restreint de soldats ne pouvaient assurer un contrôle serré sur les activités commerciales. Le fort de garnison pourrait donc se présenter une tentative de contrôle de cette zone de tension (Viau, 1992 : 196).

Ainsi, le site de l’île aux Tourtes se présente comme un site aux multiples fonctions répondant aux motivations religieuses, politiques et économiques. Il était le modèle de la visée de colonisation extensive dans des zones de tension en amont de Montréal. La forte incidence de perles de verre sur ce site permet d’ailleurs d'explorer davantage l'idée d’appropriation par les groupes amérindiens de ce type d’objet d’origine européenne, dans le cadre conceptuel de « terrain d'entente » culturelle.


Notes de bas de page
  1. STANLEY, G. F. G., 1949, The Policy of "Francisation” as Applied to the Indians during the Ancien Regime, RHAF, 3 (3): 332-348.
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Dernière mise à jour 30 octobre 2012