Société archéologique et historique de l'île aux Tourtes

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L'île aux Tourtes (1703-1727) et les perles de traite dans l'archipel montréalais

Chapitre trois : Les perles dans leur contexte archéologique. L'analyse à l'échelle du site de l'île aux Tourtes

Alors que l’étude des perles à l’échelle de l’archipel montréalais fait ressortir le caractère spécial de l’ouest de l’archipel et de l’île aux Tourtes comme espace et lieu d’échange, l’étude des perles de l’île aux Tourtes montre aussi une division des espaces culturels de l’île. Nous présenterons dans ce chapitre les occupations préhistoriques et historiques qui s'ensuivirent dans l’île aux Tourtes. Nous ferons aussi un bilan des huit campagnes de fouilles archéologiques sur le site BiFl‑5. Ensuite seront décrits la collection de perles étudiée, la méthode d'analyse et les résultats.

Dans ce chapitre, nous avons cherché à vérifier l'hypothèse suivante :  en considérant que les perles de verre étaient échangées dans la traite des fourrures et prisées par les groupes amérindiens, elles devaient être déposées dans les lieux précis fréquentés par ces groupes dans leurs contacts avec les traiteurs français. Ainsi, ces lieux devraient être identifiables pour la concentration de perles qu’ils contiennent. Inversement, les aires d’occupation à caractère religieux et européen devraient présenter une moindre densité de perles de verre. À partir de cette hypothèse, nous tenterons de lier la distribution globale des perles et d'autres types d'objet à des aires précises d’occupation du fort de l’île aux Tourtes. Rappelons qu'aucune trace de l’enceinte du fort n’a pu être authentifiée à ce jour et que la distribution de la culture matérielle offre la meilleure voie pour comprendre l'organisation de l'établissement.

3.1 La situation historique de l’île aux Tourtes

La position avantageuse qu’offrait l’île aux Tourtes par rapport aux voies navigables de l’archipel montréalais a été constatée. En s'arrêtant pour profiter du lieu comme d’un havre où des voyageurs pouvaient se reposer, chasser et pêcher, certains individus à travers les âges laissèrent, parfois sans le savoir, des traces de leur passage. À la période historique, ces traces deviennent d’autant plus visibles qu’elles ne se lisent pas seulement comme des témoins archéologiques dans le sol, mais aussi au travers des documents de la main des acteurs du passé. Environ 250 ans après la fondation du fort de l'île aux Tourtes, la Société archéologique et historique de l’île aux Tourtes se donna le mandat d’initier des recherches archéologiques d’envergure sur le terrain.

3.1.1 Les occupations préhistoriques dans l’île

Les archéologues ont pu, au cours des quinze dernières années, documenter cinq secteurs d'occupation préhistorique sur l’île aux Tourtes (Archéotec Inc., 2006 : 151). Trois secteurs sont situés dans la partie occidentale de l’île, à proximité du littoral nord. Ils présentent une occupation de la fin de la période Archaïque et sont identifiés selon trois codes Borden : BiFm‑6, BiFm‑9 et BiFm‑10. Ils présentent du matériel relié à la transformation et l’utilisation d’outils lithiques (Archéotec Inc., 2006 : 156). Les deux autres secteurs ont révélé du matériel lithique dans la portion orientale de l’île, dans les secteurs des opérations 1, 2 et 3 du site BiFl‑5.

La chronologie préhistorique dans l’île couvre les périodes allant de l’Archaïque post‑laurentien (4000‑3500av. J‑C.) jusqu’au Sylvicole supérieur (1000‑1534 apr. J‑C). Le secteur ayant démontré les traces d’occupation les plus anciennes se situe dans la portion sud‑est de l’île, dans l’opération 3 du site BiFl‑5. Cette occupation de l’île aurait eu des fins d’exploitation ichtyenne, comme à Pointe‑du‑Buisson (ibid. : 153).

L’opération 1 du site BiFl‑5, quant à elle, a fourni des indices d’une occupation au Sylvicole supérieur, dont une pointe de projectile diagnostique et quelques tessons de céramique (ibid. : 159). Ces objets témoins ont été retrouvés à proximité de l’église de la mission sulpicienne, construite en 1710‑1711, dans le secteur sud‑ouest de l’opération 1.

3.1.2 L’occupation historique, la mission sulpicienne

La période 1703‑1727 couvre les 24 années où une mission sulpicienne œuvra à la conversion des Amérindiens sur l’île aux Tourtes. Acquises en 1703 par le gouverneur général de la Nouvelle‑France Philippe de Rigaud de Vaudreuil (1643‑1725), les terres de l'actuelle municipalité de Vaudreuil furent louées à Pierre Lamoureux qui y commerça avec les Amérindiens (Robichaud et Stewart, 2000 : 32). L’île aux Tourtes, comprise dans les acquisitions de Vaudreuil, abrita dès 1704 des cabanes amérindiennes. Il semble que ces habitations furent les premières de la mission sulpicienne qui fut créée de concert par l’abbé René‑Charles de Breslay (1658‑1735) et le gouverneur Vaudreuil.

René‑Charles de Breslay était un père sulpicien affecté à la paroisse de Saint‑Louis qui s’étendait des rapides de Lachine jusqu’au bout amont de l’île de Montréal (Séguin, 1955 : 245). L'établissement de la mission dans l’île fut justifié par le désir de l’abbé de Breslay d’éloigner les néophytes Népissingues de l'influence des vendeurs d’eau‑de‑vie qui trafiquaient dans le bout de l’île de Montréal (Rousseau, 1930 : 112 ; Séguin, 1955 : 246, Viau, 1992 : 188). Robichaud et Stewart (2000 : 48) ont relevé dans les écrits que l’intention de déménager le village des Népissingues venait de ces derniers, qui souhaitaient avoir un lieu où passer l’été. Ils demandèrent dès 1704 la construction d’un fort pour leur protection (ibid. : 49).

Au cours de l’année 1706, une chapelle en bois faisant également office de presbytère fut construite aux frais de Breslay. Comme il fut recommandé de fortifier l’île pour que l’établissement puisse jouer le rôle de poste avancé sur la route des « Pays‑d’En‑haut » (Séguin, 1955 : 247), vers 1710 le fort de l’île fut construit, accompagné d’une église de pierre, terminée en 1711 en même temps qu’un corps de garde. La menace d’invasion anglaise aurait fait accélérer ces constructions (Robichaud et Stewart, 2000 : 57). De plus, en 1714, une maison fut construite pour la famille du commandant. En 1716, le commerce des fourrures et la traite de l’eau‑de‑vie avec les Amérindiens semblèrent s’intensifier dans l’île (Robichaud et Stewart, 2000 : 16). Breslay s’y opposa dès 1714 et accusa Vaudreuil de faire la traite illicite incluant l’eau‑de‑vie (Girouard, 1900 : 113‑114). En 1720, Breslay rentra en France. Son adjoint présent depuis 1714, Élie Desperet, lui succéda (Robichaud et Stewart, 2000 : 59, 83, 115). Entre 1722 et 1725, des plaintes s’accumulèrent contre le commerce à l’île aux Tourtes et menèrent à la dissolution de la mission en 1727, qui fusionna à celle du lac des Deux‑Montagnes (Robichaud et Stewart, 2000 : 61 ; Rousseau, 1930 : 13 ; Séguin, 1955 : 251).

Pendant l’occupation de la mission de 1703 à 1727, il semble que le cadre bâti du fort se soit tenu à cinq ouvrages : la palissade, l’église, le presbytère, le corps de garde et la maison des officiers. Dans un document retrouvé dans un grenier de Rigaud portant la date du 2 mars 1725 :

« Qu’audessus desd Ilets en remontant Lade. Grande rivière est une Isle nommée l’Isle aux Tourtres qui contient environ trois quarts de lieüe de tour laquelle mond. Sieur le marquis de Vaudreüil a réservée pour les Sauvages Nepissingues tant qu’ils voudront y habitter, et sur laquelle Isle, il y à un fort entouré de pieux dans lequel est une Eglise de pierres, un presbitaire construit de pièces sur pièces enduit dehors et dedans de Cinquante pieds de long sur vingt cinq de large, un corps de garde aussy de pièces sur pièces de vingt cinq pieds de long sur quinze de large pour retirer la garnison qui se met dans lade. Isle tous les Estés, et une maison acosté dud. Corps de garde aussy construite de pièces de Trente pieds de long sur vingt de large pour les officiers, et environ quarante arpens de desert qui sert auxd. Sauvages Nepissingues le reste de lade. Isle etant de bois debout »

(Document inédit (signé Bégon), 1949 : 588).

Il semble que l’île aux Tourtes ait été abandonnée en 1727 après avoir été héritée par le fils du marquis de Vaudreuil en 1725. Les seules informations que nous détenons à ce jour sur l’histoire de l’île aux Tourtes proviennent d’actes notariés de succession et de vente (Deligny 1926 ; Robichaud et Stewart 2000). De 1750 à 1757, l’île appartint à un certain Claude Grenier, passant ensuite à Michel Chartier de Lotbinière en 1763 qui la légua à son fils en 1771. L’île fut héritée par Louise‑Josephte Chartier de Lotbinière et son époux Robert Unwin Harwood en 1829. La même année, elle fut cédée à Antoine Chartier de Lotbinière Harwood pour ensuite être acquise en 1876 par Julie Legault, puis en 1879 par Gilbert Nicéphore Brabant qui y construisit un cellier. En 1891, elle fut acquise par Charles Meyer et plus tard dans la même année par Peter Elie Brown. En 1903, la famille de Brown fit ériger une pierre commémorative de la mission sulpicienne et y construisit des chalets.

Les plus récents aménagements sur l’île comportent la construction d’un aqueduc en bois en 1913 et d’un gazoduc en 1958 par la Trans‑Canada Pipeline, bouleversant l’intégrité archéologique des sols. Finalement, en 1961, le pont de l’île aux Tourtes fut construit sur la portion sud de l’île, emprunté par l’autoroute 40.

De tous ces aménagements, l’établissement de la mission fut le plus remarquable. Quatre édifices entourés d’une palissade se construisirent de 1703 à 1727, après quoi aucun bâtiment permanent ne semble être érigé jusqu’au XXe siècle. Il est possible que l’église ait été encore debout, mais dans un état de décrépitude jusqu’au troisième quart du XIXe siècle et que la cheminée double du presbytère ait été mise à terre en 1845 (Archéotec, 2006 : 30).

3.2 Sommaire des fouilles archéologiques dans l’île aux Tourtes

L’intérêt porté par l’archéologie au terrain de l’île aux Tourtes s’est développé vers le début des années 1990. C’est la compagnie Transit Analyses dirigée par Guy Agin, archéologue, qui a procédé aux premières excavations selon le mandat d’évaluer le potentiel archéologique sur l’île (Transit Analyses, 1992). Les premiers sondages menèrent à des découvertes de l’ordre historique et préhistorique. Deux autres campagnes furent réalisées en 1991 et 1993 toujours par Transit Analyses. Déjà en 1991, l’équipe repéra ce qui semblait être la structure de l’église de pierre datant de 1710. La nature exploratoire des sondages n’empêcha pas l’archéologue de s'enthousiasmer dans ses conclusions. En effet, Agin pensait avoir découvert en 1991 les vestiges de la palissade en bois du fort et le bastion nord‑ouest (Agin, 1993). Son interprétation des indices n'a cependant pu être confirmée et les fouilles de 1993 conclurent sur des résultats plus restreints. L’équipe mit au jour la tranchée d’une ancienne fondation, un cours de maçonnerie avec un mortier à chaux ainsi que le mur ouest, non pas de la chapelle comme l’avait pensé Agin (1995), mais de l’église de pierre.

Les fouilles furent interrompues pendant huit ans pour ensuite être reprises en 2001 par la firme Archéotec Inc. La première campagne de fouilles alla dans le sens des campagnes de Transit Analyses, soit de sonder le territoire de l’île aux Tourtes. Aucune autre structure ne vint au jour, mais plusieurs zones à fort potentiel archéologique furent cernées (Archéotec Inc., 2001, 2002d). La campagne de 2003 mit au jour des vestiges de foyer (Archéotec Inc., 2003g, 2004a, 2006 : 113), et celle de l’été 2004 eut pour but de documenter les différentes phases d’activités associées à l’église de pierre construite de 1710 à 1711. Elle livra des informations sur l’architecture de l’église, ses méthodes de construction et d’autres aspects tels que son emplacement et ses phases d’abandon et de destruction. C’est lors de cette campagne que quelques sépultures faisant partie du cimetière furent découvertes (Archéotec, 2005 : 107‑137).

La dernière campagne de fouilles menée à ce jour par Archéotec, celle de 2006, eut pour mandat de documenter davantage les environs du foyer découvert en 2003 et de faire de la lumière sur l’organisation spatiale du cimetière de la mission. Si aucun autre vestige de foyer ou structure de maçonnerie ne fut découvert, une forte quantité de mobilier provenant de l’occupation de la mission fut mise au jour dans un secteur avoisinant le foyer. En outre, les sépultures du cimetière étaient organisées selon une orientation constante et un intervalle à peu près égal. Deux rangées de sépultures furent décelables sur le flanc ouest de l’église et une rangée sur son flanc sud. De plus, dans la sous‑opération 1BM, les fouilles ont mis au jour une structure de maçonnerie sèche reliée à l’église de pierre et ayant pu servir d’appui à la palissade ou encore à un bâtiment en bois (Archéotec, 2006 : 74). Cette structure était accompagnée de plusieurs surfaces de circulation et d’un possible trou de poteau d’un diamètre de 22 centimètres (ibid. : 71‑73).

Sur un total de huit campagnes de fouilles, 428,84 mètres carrés furent fouillés et 925 perles découvertes, dont deux en coquillage et une en grès fin indéterminé, alors que les perles de verre sont les plus nombreuses. Ce constat nous amène à calculer la densité générale de 2,16 perles de verre pour chaque mètre carré pour l’ensemble du site BiFl‑5. Un fait notoire concerne la stratigraphie observée dans la matrice. En effet, quelques horizons sont discernables, mais nous en retenons trois : 1‑ le terreau accumulé après l’abandon de la mission (5 à 10 cm), 2‑ sous ce terreau, une couche d’occupation liée à la mission (5 à 10 cm), et 3‑ une couche compacte de cailloux anguleux (d’une épaisseur observée de 5 cm à 18 cm). L’équipe d’Archéotec Inc. a maintes fois traversé ce dernier horizon et, chaque fois, celui‑ci s’est avéré stérile (voir annexe 7). Sur la majorité de la superficie fouillée donc, les fouilles se sont arrêtées sur ces cailloux anguleux. Cette stratigraphie permet de voir d'ailleurs que la plupart des perles de verre ont été découvertes dans leur contexte initial d'abandon. Seulement aux environs des fondations de l’église de pierre la matrice a‑t‑elle été fortement perturbée. Donc, la collection des perles de l’île aux Tourtes présente une qualité de premier ordre : presque toutes les perles ont été retrouvées dans leur contexte premier d’abandon ou sinon n’ont été déplacées que sur peu de distance. La collection se prête alors très bien à une étude de distribution à l’échelle du site.

3.3 Sommaire des recherches historiques

À travers le temps, plusieurs auteurs ont laissé une documentation consultée lors des recherches sur l’île aux Tourtes. Il existe aussi l'Aveu et Dénombrement de 1725, signé de la main de Bégon et reproduit dans la Revue d’histoire d’Amérique française en 1949. Ce document déclarant les établissements sur les terres du seigneur de Vaudreuil énumère l’existence de quatre bâtiments d’importance. On y retrouve ainsi mention des palissades de bois, de l’église de pierre, d'un presbytère, d'une maison de bois et d'un corps de garde (Document Inédit (signé Bégon), 1949 : 588) (voir section 3.1.2).

Le premier historien qui s’intéressa de près à l’histoire de l’île aux Tourtes fut le juge Désiré Girouard qui traita entre autres de l’île aux Tourtes dans Les Anciennes Cotes du Lac Saint‑Louis avec un tableau complet des anciens et nouveaux propriétaires, paru en 1892. Cet ouvrage cerna les anciens postes de commerce dans les municipalités de Lachine, de Baie‑d’Urfé et de l’île Perrot où se déroulait un important trafic d’eau‑de‑vie. Quelques ans plus tard, en 1900, Girouard fit paraître un Supplément du “Lake St. Louis”. Dans cette publication, il est davantage question de la mission sulpicienne de l’île aux Tourtes et de ses débuts. L’auteur présenta plusieurs textes historiques sur les débuts de la mission et sur les raisons accentuant sa décadence et son ultime assimilation à l’établissement du lac des Deux‑Montagnes en 1727.

En 1926, Louis Deligny reprit des éléments de l’étude de Désiré Girouard de 1900 et les agrémenta d’informations tirées d’une étude inédite sur la vie de Breslay par le père sulpicien Pierre Rousseau. L’article de Deligny n’apporte pas de faits nouveaux, mais il nous a été utile vu l’inaccessibilité de l’étude de Rousseau. Quatre ans plus tard, en 1930, ce même Pierre Rousseau publia Saint‑Sulpice et les missions catholiques dans lequel il s’intéresse de près aux missions sulpiciennes de la région de Montréal dont celle de l'île aux Tourtes.

Dans la Revue d’histoire d’Amérique française de 1955, Robert‑Lionel Séguin publia « L’île aux Tourtes, avant‑poste de peuplement ». Dans cet article, Séguin traite de la genèse de l'histoire de la municipalité de Vaudreuil au passage de Champlain en 1613. Il propose que Champlain ait bivouaqué dans l’île aux Tourtes avant d’entreprendre sa remontée de la rivière des Outaouais. L’auteur présente ensuite un survol historique de la mission et déborde quelque peu de la seule île aux Tourtes pour discuter des lieux fréquentés dans le « haut de l’île » de Montréal.

Dans une revue du Département d’Anthropologie de l’Université de Montréal, Archéologie et histoire dans la région du Buisson dans la collection À Fleur de Siècles, parut en 1989 un article de Serge Payeur et Roland Viau. Cet article intitulé « Aounagassing (1703‑1726). Quand l’île‑aux‑Tourtes avait un nom indien » consiste en une recherche documentaire menée à propos des tensions qui existaient sur une des principales artères commerciales de la colonie, la route des Outaouais. Les auteurs dépeignent l’histoire régionale et la situation du commerce à l’île aux Tourtes en incluant le commerce illicite de l’eau‑de‑vie et du vin. Occupants principaux à l’île aux Tourtes, les Népissingues y sont décrits et finalement les auteurs proposent une évaluation du potentiel archéologique du site.

Suite à cette publication, en 1992, Viau fit paraître un autre article, cette fois dans les actes d’un colloque organisé par la Société Historique de Montréal. L’article est intitulé « Un chapitre méconnu de l’histoire de l’archipel de Montréal : la Mission Sulpicienne de Saint‑Louis‑du‑Haut‑de‑L’Île (1686‑1726) ». Résumant les principaux événements qui menèrent à la fondation de la mission par les Sulpiciens, Viau présente les quatre grandes cures et missions ayant été occupées dans l'ouest de l'archipel montréalais de 1673 à 1726. Notamment, Viau révéla l'existence avant la fondation de ces missions d'une dispute pour le contrôle des voies d’eau du bout de l’île entre l’administration royale et les contrebandiers qui acheminaient les fourrures jusqu’à Albany. De plus, l'auteur explicite les raisons ayant conduit à la construction du fort de l’île aux Tourtes.

Enfin, pour répondre aux besoins des recherches archéologiques, la Société archéologique et historique de l’île aux Tourtes (SAHIT) commanda à la firme Remparts une nouvelle étude historique. Ces besoins étaient de combler le plus que possible les lacunes sur l'histoire de la culture matérielle du site, cadrée sur la quête d’informations par la voie de l’archéologie. Léon Robichaud et Alan Stewart se chargèrent de cette tâche produisirent un rapport de recherche intitulé Recherche documentaire sur l’île aux Tourtes. Mission, fort et poste de traite, 1704‑1727. Ce rapport inédit fut présenté à la SAHIT en 2000 pour ensuite devenir un outil d’investigation archéologique pour Archéotec Inc. Il fut rendu public sur Internet sur le site de Lycos sous la rubrique SAHIT.

Bien que les travaux historiques pendant plus d'un siècle aient apporté des fruits importants, les informations qu'ils ont livrées sont lacunaires sur l’organisation interne du fort et sur les activités du quotidien qui s’y déroulaient. L'analyse des perles à l’échelle du site s'adresse à cette lacune en faisant la lumière sur les aires précises d’occupation du fort de l’île aux Tourtes.

3.4 Description de l’assemblage

Pour l’étude à l’échelle du site archéologique de l’île aux Tourtes, nous avons eu à notre disposition tous les rapports de fouilles relatant les expertises sur le terrain ainsi que des cartes fournies par la firme Archéotec Inc. Plus particulièrement, nous avons étudié 925 perles issues du site, toutes de verre sauf deux en coquillage et une en grès fin indéterminé.

Pour chaque perle analysée, son matériau fut identifié selon le code matériau et le nom du matériau développés par Parcs Canada et d'usage en archéologie historique au Québec. Ensuite, les perles étaient mesurées à l’aide d’un vernier, ou pied à coulisse. La longueur était mesurée sur le sens parallèle au trou tandis que la largeur était mesurée sur l’axe transversal du trou. Pour chaque perle mesurée, un qualificatif de taille était donné, établi selon les critères de typologie de Kidd et Kidd (1972). Ces critères étaient « très petite » pour les perles ayant une largeur de moins de 2 millimètres, « petite » pour celles entre 2 et 4 millimètres de diamètre, « moyenne » pour celles entre 4 et 6 millimètres de diamètre, « grosse » pour celles entre 6 et 10 millimètres de diamètre et « très grosse » pour les perles présentant un diamètre de plus de 10 millimètres. Les perles du corpus présentent des diamètres allant de 2,1 millimètres à 14,4 millimètres. Ensuite, le mode de fabrication de chaque perle a été noté en plus du type de verre utilisé, des altérations subies par la perle et l’aspect de sa surface. Toutes ces observations figurent dans notre grille d’analyse (annexe 6).

3.4.1 Les perles de verre

Les perles de verre du corpus sont au nombre de 922. Elles se présentent sous une intégrité complète ou fragmentaire et selon des couleurs variables, allant de la perle monochrome bleue à la perle polychrome blanche, bleue et bleu pâle. Le type de verre composant les perles est opaque ou transparent ou translucide. Les altérations subies par les perles de verre sont le fendillement, l’altération par la chaleur, l’égratignure, les traces d’impact, l’usure ou d’autres types d’altération comme la présence d’une patine d’altération, des taches causées par des oxydes ou encore des cassures internes.

Les types de perles de verre, d’après la typologie de Kidd et Kidd (1972), sont très variables, mais s'organisent selon deux grandes familles de mode de fabrication : les perles étirées, produites en série dans des ateliers de verriers; et les perles enroulées, fabriquées une à une à la main par des artisans européens (Kidd, 1979).

3.4.2 Les perles en coquillage et en grès fin

Seulement trois perles ne sont pas en verre sur les 925 perles du corpus: deux perles en coquillage et une en grès fin indéterminé. Les deux perles de coquillage proviennent du secteur de l’église de pierre. La perle 1AW4 provient d’une sépulture et elle est de forme ellipsoïdale. La seconde perle de coquillage a été découverte dans la sous opération 1Z, située sur le flanc nord de l’église. Cette perle est en fait une ébauche. Subsistant en deux fragments, elle est de forme discoïdale et présente une ébauche de perforation en son centre. Pour ce qui est de la perle de grès fin, elle a été découverte à l’intérieur de l’église de pierre dans la sous opération 1AK, dans le quadrant nord‑est de l’église.

Notons que ces perles en coquillage et en grès ont toutes trois été retrouvées dans le secteur de l’église du site BiFl‑5, dans l’opération 1.

3.4.3 La provenance archéologique des perles

Toutes les perles du corpus ont été mises au jour dans la partie nord‑est de l’île aux Tourtes. Elles proviennent pour la plupart des opérations 1 et 2 : seule une perle de verre a été découverte à l’extérieur des limites de ces opérations. Elle est de forme irrégulière, en verre opaque blanc et fut découverte dans la sous opération 5M, située à proximité de la ligne de démarcation entre les opérations 2 et 5.

3.5 Méthode

Dans notre analyse spatiale des perles de verre, nous avons, dans un premier temps, observé la distribution horizontale des perles sur le site. C’est‑à‑dire, nous avons noté l’emplacement de chaque perle sur le site et nous avons tiré des conclusions sur les regroupements et les densités observables. Dans un second temps, nous avons vérifié la distribution verticale des perles à travers les couches stratigraphiques.

Suite aux observations de la distribution horizontale et verticale, nous avons comparé ces informations à d’autres variantes qui nous semblaient significatives. Entre autres, nous avons vérifié la relation entre les regroupements de perles et les structures connues sur le site.

3.5.1 Distribution horizontale générale

L’analyse de la distribution des perles visait à cibler les secteurs où elles se retrouvaient et en quelle densité. Dans cette analyse spatiale, les secteurs considérés étaient désignés par les opérations 1, 2 et 5. Les opérations 1 et 2 sont davantage significatives puisqu’elles semblent correspondre à des aires d’occupation intensives de l’île aux Tourtes.

Pour l’opération 1, les sous opérations qui ont été considérées comme étant significatives contenaient des perles. Ce sont les sous opérations J, K, S, T, U, V, X, Y, Z, AC, AE, AF, AH, AK, AP, AT, AW, BB, BC, BN, BM, BQ et BR. Pour l’opération 2, les sous opérations significatives sont D, P, V, Y, Z, AA, AB, AE, AF, AG, AH, AJ, AL, AN, AM, BW, BX, BZ, CA, CE, CF, DA, DB, DC, DD, DF, DJ et DG. L’opération 5, quant à elle, présentait uniquement une perle issue de la sous opération 5M (voir figure 5).

Figure 5 : Carte du site archéologique et historique de l’île aux Tourtes, BiFl‑5 (Archéotec Inc.)

3.5.2 Distribution verticale générale

Sur le site de l’île aux Tourtes, les couches stratigraphiques qui ont été reconnues sont au nombre de trois au maximum. Comme il a déjà été spécifié, la couche la plus profonde n’est pas considérée en raison de sa stérilité culturelle.

Dans l'analyse de distribution verticale, nous vérifierons s’il y a une couche stratigraphique en particulier qui contient une plus forte densité de perles. Nous devons en effet vérifier si les perles de verre proviennent de la deuxième couche stratigraphique, attribuée à la mission sulpicienne.

Dans notre grille d’analyse, des données propres à chaque perle ont été compilées. Chacune de ces perles est identifiée en premier lieu selon le numéro du lot, désigné par un code : un chiffre suivi d’une lettre suivie d’un chiffre (ex : 1AW2). Ce code permet rapidement et avec exactitude de repérer la provenance tant horizontale que verticale de la perle.

3.5.3 Les perles de verre et leur relation avec les structures mises au jour

Au cours des huit campagnes de fouilles sur l’île aux Tourtes, quelques structures ont été dégagées. La seule structure comprise dans l’opération 2 consiste en un foyer, situé dans la sous opération 2AH. La structure la plus imposante, les fondations de l’église en pierre de 1710‑1711, est comprise dans l’opération 1. Les unités de fouilles englobant cette structure massive sont les sous opérations 1AB, 1AC, 1AD, 1AE, 1AF, 1AG, 1AH, 1AJ, 1AK, 1AL, 1AM, 1AN, 1AP, 1AQ, 1AR, 1AS, 1AT, 1AU, 1AV, 1AW, 1H et 1Q.

La zone entourant l’église contient, pour le secteur sud et ouest, le cimetière. Plusieurs sépultures ont été identifiées sans pourtant avoir été toutes fouillées. Ces sépultures sont incluses dans les sous opérations 1S, 1AH, 1AW, 1AX, 1AY, 1AZ, 1BA, 1BB, 1BC, 1BD, 1BE et 1BK.

Toujours dans l’opération 1, dans l'angle sud‑est de l’église de pierre, Archéotec Inc. (2006 : 69‑73) a mis au jour en 2006 un mur de maçonnerie sèche dans la sous opération 1BM où figurait dans une couche supérieure un dallage de pierres dont la fonction demeure inconnue. De plus, du côté ouest de l’église, une fosse a été décelée en 1AH3, mais dont la fonction est elle aussi inconnue (ibid. : 84).

L'identification des structures mises au jour dans l’opération 2 demeure incertaine et non concluante. En effet, les découvertes de Guy Agin pour la firme Transit Analyse en 1991 et 1993 n’ont pu être attestées à ce jour. Néanmoins, les structures mises au jour sont considérées sans toutefois suivre nécessairement les fonctions attribuées par Agin. Ainsi, dans la sous opération 2N, se trouve une structure qui selon Agin put servir à maintenir des pieux de bois (Bastion Nord‑Ouest selon Agin), en 2R et 2Q des traces de pieux de bois (la palissade du fort selon Agin), en 2BR les vestiges d’un mur, et en 2BQ les vestiges d’un mur de maçonnerie de pierres avec du mortier à chaux. En plus de ces structures, l’équipe d’Agin a mis au jour la tranchée d’une fondation dans la sous opération 2BS.

3.5.4 Les autres variantes mises en relation avec la distribution des perles

Enfin, les relations spatiales existant entre l'ensemble des variables retenues ont été vérifiées. Ainsi, toutes les données de notre grille d’observation ont été considérées pour établir s’il existait un lien entre la distribution des perles de verre et leur couleur, leur mode de fabrication, leur taille et leurs altérations. (Les chronotypologies figurant dans la grille d’analyse seront discutées dans le chapitre 4).

3.6 Présentation des résultats

Plusieurs analyses ont été effectuées, portant sur la position horizontale et verticale des perles sur le site, afin d’extraire le plus d’information possible concernant l’organisation spatiale de la mission. Voici donc les résultats significatifs de nos analyses.

En ce qui concerne la position horizontale, les perles de verre se retrouvaient en majorité dans l’opération 2 au nord‑est de la structure de l’église. Sur un total de 925 perles, 862 ont été mises au jour dans ce secteur contre 62 perles qui ont été mises au jour dans l’opération 1, correspondant à l'emprise même de l’église (tableau 11). Une seule perle de verre a été découverte dans l’opération 5 à la limite de la ligne de démarcation avec l’opération 2.

Tableau 11 : Répartition des perles de verre dans les opérations du site BiFl‑5
OpérationsOpération 1Opération 2Opération 5Total
Nombre de perles628621925

Les perles de verre, bien que présentant une densité de 2,16 perles au mètre carré sur l'ensemble des aires fouillées, se retrouvaient selon une densité très inégale à travers le site.

L’opération 1 est le secteur où les perles de verre sont représentées le plus faiblement. Environ la moitié des sous opérations expertisées ont livré des perles. Présentant une densité de perles allant de 0,125 perle à 4 perles au mètre carré, ces sous opérations sont situées dans la moitié est de l’opération 1. Celles présentant une densité supérieure sont localisées à 5 mètres ou plus à l’est de l’église et, pour quelques‑unes, dans le secteur sud du cimetière.

Comme il a déjà été énoncé, sur la totalité des perles, seulement trois sont composées d’une matière autre que le verre. Ces trois perles ont été retrouvées dans l’opération 1, dont deux sont faites de coquillage (1AW4, 1Z1) et une de grès fin indéterminé (1AK1). Elles ont été mises au jour du côté de la moitié est de l’église et le spécimen 1AW4 a été découvert à proximité de plusieurs sépultures.

Les deux seules sous opérations à l’ouest de l’église qui ont livré des perles sont 1BN et la sous opération 5M qui présentent chacune une perle. Pour l’opération 1, nous pouvons donc affirmer que le secteur ayant mis au jour le plus grand nombre de perles est localisé à l’est de l’église, dans l'aire opposée au cimetière.

Tournant à l’opération 2, toutes les sous opérations présentant des perles se trouvent aussi à l’est de l’église à l’exception des sous opérations 2DD (1,875 perles/mètres carrés) et 2P (0,66 perle/mètres carrés) qui sont directement au nord de l’église. Les sous opérations qui ont présenté la plus forte densité de perles de verre au mètre carré sont : 2AH, 2AJ, 2AL, 2AM, 2DA, 2DC, 2DF, 2DG, 2DH. Elles sont toutes situées au cœur de l’opération 2, au nord‑est de l’église de pierre. Elles présentent une densité variable, mais élevée de perles, comprise entre 7,25 et 20 au mètre carré. Ce secteur est entouré de sous opérations présentant une densité moyenne de perles de verre allant de 1 à 5 perles au mètre carré. Cette zone d’environ 50 mètres sur 50 mètres constitue la principale aire de découverte de perles sur le site.

Les trois couleurs prépondérantes des perles de verre sur le site sont, en ordre décroissant, le blanc, le bleu et le noir. Ces trois couleurs regroupent à elles seules 90,16 pour cent de toutes les perles de la collection (tableau 12).

Tableau 12 : Répartition des trois principales couleurs de la collection de perles de l’île aux Tourtes, BiFl‑5
CouleursOpération 1Opérations 2 et 5% de la collectionTotal
Blanc2338644,22 %409
Bleu1828732,97 %305
Noir511512,97 %120
Total4678890,16 %834

D’autres constatations émergeant de nos analyses concernent les altérations subies par les perles. Tout d’abord, les perles altérées par la chaleur présentaient un changement de couleur partiel ou total du verre, un effritement de la surface ou la présence d’une patine irisée sur certaines couleurs de verre. Les altérations causées par la chaleur ont été observées surtout sur les perles de couleur noire : 12 sur 24 (50 %) des perles altérées par la chaleur sont de cette couleur. De ces 24 perles altérées par la chaleur, 20 se trouvaient dans l’opération 2, dont non moins de 10 perles dans la sous opération 2AH. À titre comparatif, la sous opération voisine 2AD ne contient que 2 perles altérées par la chaleur, une quantité quasi négligeable pour une sous opération de 25 mètres carrés. La superficie fouillée des sous opérations 2AD et 2AH est similaire et c’est pourquoi la concentration des 10 perles altérées par la chaleur dans 2AH semble un fait significatif. Les perles issues de cette opération représentent 23,07 pour cent de l’assemblage, il est donc important de souligner la présence de 41,66 pour cent du total des perles altérées par la chaleur. Les autres perles altérées par la chaleur se retrouvent dispersées sur le site.

L’altération de type fendillé était visible par une craquelure dans le verre. Quelque 122 perles de verre présentaient cette altération et 97 (79,51 %) d’entre elles étaient de couleur blanche. Le verre de couleur blanche aurait peut‑être des prédispositions à se fendiller, mais nous croyons plutôt en l’expression de la prépondérance de cette couleur dans la collection. En effet, les perles de couleur blanche représentent 44,22 pour cent de l’assemblage des perles et peut‑être la visibilité de ces fendillements est meilleure lorsque la perle est de couleur blanche. Les perles grafignées étaient seulement altérées en surface et ne comprenaient pas de « cassure » profondément dans le verre. Les perles affectées par ce type d’altération de surface ne présentent pas de concentration significative sur le site. Environ le quart des perles de la collection sont égratignées (n=283). Nous faisons la même constatation par rapport à la catégorie de perles présentant des traces d’impact. Ces traces étaient visibles par la présence d’éclats diagnostiques ou d’altérations de forme concentrique sur la perle de verre. Les quelque 175 perles présentant ces marques étaient dispersées à travers le site. Seulement le lot 1K3 a fait émerger une concentration de 3 perles de verre altérées par une trace d’impact sur un total de 9 perles de verre dans ce lot. Les marques d’usure sur le pourtour du trou ou encore sur la surface de la perle étaient visibles par un polissage localisé sur la perle de verre. Sur le site, 155 perles présentent ce type d’altération, mais aucune concentration particulière n’est décelable sur le site. Pour les altérations par le fendillement, la grafigne, l’impact et l’usure, il s’agit donc apparemment d’altérations normales dans la vie d’une perle de verre.

Les perles ne présentant aucune altération sont au nombre de 357 dans la collection à l’étude. Il a été noté que ces perles sans altération se concentraient dans les sous opérations 2DA, 2AH, 2DF, 2DG et 2DH qui sont localisées dans le secteur du foyer. Ces perles sont pour la majorité de petite taille, annulaires de couleur blanc, bleu et noir. Les autres types d’altérations sur le verre, le coquillage et le grès des perles se présentaient sous la forme de taches de pigments et d’oxydes sur la matière, de cassure interne, de polissage complet de la perle, de matière très dégradée ou de patines d’altération. Il sera question tout particulièrement de ces altérations dans le chapitre 4 où chaque type d’altération sera traité séparément.

Ensuite, les rapports spatiaux des perles avec les structures découvertes sur le site ont été vérifiés. Tout d’abord, dans l’opération 1, plusieurs structures sont présentes. L’église de pierre de 1710‑1711 quant à elle a livré peu de perles de verre. En effet, les sous opérations 1AB, 1AC, 1AD, 1AE, 1AF, 1AG, 1AH, 1AJ, 1AK, 1AL, 1AM, 1AN, 1AP, 1AQ, 1AR, 1AS, 1AT, 1AU, 1AV, 1AW, 1H et 1Q couvrant 116,50 mètres carrés, totalisant 27,16 pour cent de la superficie fouillée sur le site, ont livré au total 19 perles. Ces perles sont issues de seulement 6 de ces sous opérations: 1AC, 1AE, 1AK, 1AP, 1AT et 1AW. Les perles découvertes dans le secteur de l’église sont pour la majorité de tailles moyennes à très grosse. Seulement deux perles sont de petite taille (moins de 4 millimètres de diamètre).

Figure 6 : Perles de verre et bouton de cuivre en place dans une sépulture du flanc ouest de l’église (photo : Archéotec Inc., 2006)

Les 17 sépultures (1AH4, 1AH8, 1AX100, 1AX200, 1AY100, 1AZ100, 1AZ200, 1AZ300, 1S12, 1BB100, 1BC100, 1BD100, 1BE100, 1BK100, 1BA100, 1BA200, 1BF100 (1AW  ?), disposées des côtés est et sud de l’église n’ont pas livré une quantité de perles importante pour la simple raison que l’équipe d’Archéotec Inc. a repéré bon nombre des sépultures sans toutefois les fouiller. Le mandat couvrant les fouilles archéologiques sur le site ne comprenait pas la fouille des sépultures du cimetière. Nous avons toutefois constaté sur place que plusieurs perles de verre se trouvent encore en compagnie de plusieurs défunts sur le site BiFl‑5 (figure 6). Ces sépultures se trouvent dans les sous opérations sur les flancs ouest et sud de l’église de pierre. Par ailleurs, un fait intéressant est la présence de cinq perles qui ont pu être récoltées dans les contextes perturbés des fosses des sépultures et peuvent être directement reliées à la fréquentation du cimetière ou à un défunt.

La structure de la fosse 1AH3 n’a livré de perle ni de verre ni d’autre matériau. Le mur de maçonnerie sèche contenu dans la sous opération 1BM, quant à lui, a livré une seule perle de verre de type IIa7 (1BM5‑e) en association avec la structure.

Les vestiges ayant le lien le plus significatif avec les perles de verre sont ceux du foyer en 2AH. Situé au cœur d’une grande concentration de perles de verre allant de 7,25 à 20 perles de verre au mètre carré, le foyer est en plus à proximité de la zone contenant plusieurs perles altérées par la chaleur.

Alors, l’association avec le foyer en 2AH permet de mieux interpréter les perles de verre retrouvées à proximité, les autres structures découvertes dans l’opération 2 n'ont pas de relation spatiale significative avec des perles. Nous avons constaté l’absence totale de perles de verre à proximité des structures identifiées par Agin en 1991 et 1993, soit dans les sous opérations 1H, 1Q, 2N, 2Q, 2R, 2BR et 2BS. Seule la perle 2P99 a été retrouvée à proximité des sous opérations 2R et 2Q qui contenaient, selon Agin, les vestiges de la palissade du fort. Donc, la distribution des perles révèle un schéma spatial non relié aux structures du site qui n’ont pas été identifiées avec certitude à ce jour.

La distribution des perles selon la division verticale du site se traduit par les couches stratigraphiques. Comme chaque perle porte le numéro de lot dans lequel elle a été découverte, il est possible d’apercevoir une plus forte concentration pour chacune des opérations (tableau 13).

Tableau 13 : Répartitions des perles du site BiFl‑5 selon les lots pour chaque opération.
LotsOpérations
125Total
181180126
286030611
337720109
4660066
> 41607
Inconnu (99)0213
Sépulture2002
Total628611925

Figure 7 : Tranchée de construction de l’église de pierre, flanc ouest (photo : Archéotec Inc., 2006)

Selon leur distribution verticale, les perles se concentrent généralement dans le deuxième lot pour chaque sous opération. Toutefois, notons que les perles de verre de l’opération 1 ont été retrouvées plus en profondeur qu’ailleurs sur le site, et dans un niveau stratigraphique distinct. Ce fait s’explique sans doute par la construction de l’église de pierre qui a remanié les sols plus en profondeur (figure 7).

Peu de sous opérations présentent des perles de verre dans des lots inférieurs au deuxième. Les sous opérations 1BM et 2AB ont mis au jour des perles jusqu’au cinquième lot et les sous opérations 2Y et 2Z, jusqu’au sixième et septième lot respectivement. Ces sous opérations n’ont pas nécessairement été fouillées plus profondément, mais le nombre de lots isolés est en fonction de la complexité de certains secteurs. Le secteur qui nous semble le plus névralgique est celui de l’église et son environnement immédiat. Ces structures pénètrent plus profondément dans le sol que la couche de cailloux anguleux considérée comme limite inférieure d’anthropisation. Les fosses d’inhumation de défunts et les fondations de l’église auraient elles aussi nécessité le creusement à travers cette couche. Puisque cette couche se trouve entre 15 et 30 centimètres de la surface du terrain, à l’époque de la mission les occupants durent le défoncer pour inhumer leurs défunts à une profondeur convenable. Ces différences de profondeur semblent donc indiquer que plusieurs perles étaient déjà dans le sol au moment du creusement des sépultures et de la construction de l’église en 1710‑1711.

3.7 Discussion

À la suite des analyses, il est désormais possible de lier quelques aspects du cadre conceptuel au cas de la distribution des perles de verre sur le site de l’île aux Tourtes. Comme White (1992 : 53) l’a souligné dans The Middle Ground, les nouvelles pratiques et les négociations culturelles ne se déroulaient pas seulement lors des activités et évènements épisodiques comme des rencontres diplomatiques. Ce processus d’invention culturelle mutuelle s'exprimait aussi dans le quotidien. La conception que se fait Turgeon de l’utilisation des perles de verre s'apparente à cette affirmation de White. En effet, par l’appropriation amérindienne d’un objet d’origine européenne destiné au commerce, Turgeon (2003 : 24) déclare que ce processus découlait « d’un rapport de force entre deux ou plusieurs groupes qui échangent pour s’approprier les biens patrimoniaux de l’autre dans le but de s’affirmer ». Cette affirmation se traduisait par l’intégration des Amérindiens de la perle de verre dans leur « système de représentation du monde » (Turgeon 2005 : 76).

Maintenant, il est possible de conceptualiser l’étude de distribution des perles de l’île aux Tourtes dans une idée liant espace et identité. En effet, si les perles de verre étaient si bien appropriées dans la culture amérindienne, il devrait être possible d’assimiler les aires de concentration de perles aux espaces fréquentés par les groupes amérindiens. En revanche, les espaces réservés aux Européens et aux activités religieuses chrétiennes devraient présenter une faible densité voire l’absence de perles de verre.

Les études de distribution de certains objets ou matériaux à l’échelle d’un site semblent plus populaires en archéologie préhistorique. Par contre, si ce genre d’étude est réalisé en archéologie historique, il est rare que les résultats soient publiés. Les analyses inter‑sites à des fins de reconstitution de réseaux d’échanges sont plus courantes. Voyons à présents ce que l’analyse de distribution des perles de verre sur le site de l’île aux Tourtes a pu livrer.

Forts de cette conceptualisation des aires de concentration des perles, nous sommes en mesure d’émettre plusieurs interprétations sur les résultats de l’analyse spatiale. La présence accrue de perles de verre au sein de l’opération 2 est un indicateur d’une occupation intensive ou à répétition du secteur par les Amérindiens qui fréquentèrent l’île au temps de la mission. En plein cœur de cette zone de forte densité de perles se trouvent les vestiges d’un foyer. Un nombre élevé de perles (10 sur 24) altérées par la chaleur se retrouve dans la même sous opération que le foyer (2AH). Logiquement, les perles étaient en place au moment de l'utilisation du foyer. La densité de perles de verre dans le secteur du foyer appuyé par la concentration de perles altérées par la chaleur est loquace sur la stabilité des objets dans la matrice depuis le XVIIIe siècle. Les perles de verre n’ont pu se déplacer d’une grande distance de leur lieu d’abandon initial.

Les fouilles des sous opérations entourant 2AH et 2DA ont livré plusieurs objets utilisés par des Amérindiens comme des morceaux de chaudron de cuivre montrant des traces de découpe (2DJ), un fragment de fourneau de pipe en stéatite (2DB), en plus des perles de verre (Archéotec Inc., 2006 : 125‑146). Cette zone si dense en perles de verre correspond donc à une aire d’occupation amérindienne: l’ensemble des artefacts découverts est typique d’un village amérindien de la période historique (ibid.: 111) : des bagues dites « de jésuite », des ferrets, des balles de fusil, des pierres à fusil, un sceau de marchandise, des centaines d’os blanchis, des éclats de quartz, chert et mica ainsi que des retailles de chaudron de cuivre. Ces sous opérations contiennent aussi la principale concentration de perles de verre non altérées. Nous supposons que les perles ne présentant aucune altération aient pu être échappées sur le sol à l’état neuf lors de travaux de broderie, voire d’échanges. L’hypothèse d’Archéotec Inc. (2006 : 113), selon laquelle le secteur du foyer a pu être un lieu d’habitat amérindien où se pratiquaient diverses activités, dont la broderie, semble donc être bien fondée.

Un autre secteur présentant des perles, l’opération 1, peut être associé aux activités de nature religieuse catholique par la présence de l’église de pierre de 1710‑1711 et du cimetière à proximité. Si cette zone présente une faible densité de perles avec moins d’une perle au mètre carré, c’est dans ce secteur qu’ont été mises au jour les trois seules perles en matériau autre que le verre. La perle de grès fin indéterminé a pu faire partie d’un objet religieux comme d’un chapelet. Comme la majorité des perles de l’opération 1 sont de moyenne à très grosse taille, on peut se demander si quelques spécimens d’entre elles ont pu avoir la fonction de grain de chapelet. Il est aussi possible que les deux spécimens de coquillage aient été perdus à une époque précédant la mission (voir chapitre 4).

Une autre zone intéressante est le secteur à l’est de l’église de pierre (voir figure 5). Présentant une densité de perles allant de 1 à 5 perles au mètre carré, ce secteur ne possède pas de structure majeure, car seulement une portion de mur de maçonnerie lui est associée. Il est donc malaisé d’avancer une hypothèse solide sur les activités qui se déroulèrent dans ce secteur. Comprise entre l’église de pierre et le foyer de 2AH, cette zone peut être une aire de circulation entre le village amérindien annexé à la mission et l’église où les villageois devaient se rendre régulièrement.

L'occurrence spatiale des perles altérées par l’égratignure et les impacts peut indiquer des lieux où il y eut beaucoup de circulation. Ces types d’altération sont présents dans environ 25 pour cent du total des perles et nous n’avons pu en dégager de concentration particulière sur le site. Donc, il est possible de croire en une activité ou une circulation d’intensité égale sur toutes les zones de perte des perles de verre. En effet, la distribution des perles semble être structurée par l'organisation interne du fort, car seulement deux perles de verre ont été découvertes dans des secteurs isolés. Ces dernières, les spécimens 5M et 2P99, ont peut‑être été perdues fortuitement à des endroits n’étant pas intégrés à une zone d’occupation intensive par les Européens et les Amérindiens de la mission. Ces deux points isolés auraient été donc plutôt intégrés dans une zone de fréquentation amérindienne épisodique.

Les structures identifiées par Agin comme étant le bastion nord‑ouest, la palissade du fort, deux vestiges de mur de maçonnerie et des vestiges de fondation n’ont livré aucune perle directement en lien avec elles. Seul le spécimen 2P99 peut être situé à proximité des vestiges de la palissade supposée. Pourtant, l’absence de perles dans des secteurs identifiés par Agin comme des structures destinés à servir aux Européens peut aussi aller dans le sens de notre interprétation. Ces lieux peuvent avoir été moins fréquentés par les Amérindiens.

En résumé, nous proposons que les zones ayant livré des perles correspondent à des endroits fréquentés par les Amérindiens de l’île aux Tourtes. L’église de pierre de 1710‑1711, le cimetière et la zone d’habitat amérindien en sont les premiers exemples. Si ces zones n’étaient pas vraisemblablement des aires d’échange de fourrures contre perles, elles correspondent certainement à des points par où les perles transitaient en grand nombre après leur acquisition par les Amérindiens. Tous ces lieux sont situés à l’est du secteur de l’église, contrairement à l’ouest de l’église où les structures et les artefacts de la période de la mission semblent être inexistants.

L’analyse spatiale des perles de verre à l’échelle de l’île aux Tourtes a permis de saisir comment ce type d'étude contribue à nos connaissances sur un site. Comme les sources historiques indiquent qu’il se déroulait sur l’île aux Tourtes un commerce de fourrures, les perles devaient passer après leur échange vraisemblablement dans les secteurs de concentration de perles de verre, contrairement au secteur immédiat de l’église. Ce dernier secteur est trop pauvre en perles de verre pour être interprété comme un lieu lié au commerce. À une distance de quelques mètres à l’est de l’église, les perles de verre sont présentes en plus importante densité. Encore un peu plus au nord‑est, dans le secteur du foyer, une forte densité de perles de verre a été mise au jour, allant jusqu’à 20 perles au mètre carré. Ces trois zones englobent l’aire d’occupation intensive de la mission.

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Dernière mise à jour 30 octobre 2012