Société archéologique et historique de l'île aux Tourtes

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L'île aux Tourtes (1703-1727) et les perles de traite dans l'archipel montréalais

Chapitre quatre : Les perles comme assemblage archéologique. L'analyse à l'échelle de l'objet

L’analyse spatiale des perles de verre aux échelles de l’archipel montréalais et de l’île aux Tourtes a permis de mieux comprendre l’usage culturel de l’espace. À présent, nous approfondirons le sens culturel de ces espaces, à travers l’analyse des objets mêmes. Plusieurs études en culture matérielle touchent exclusivement le domaine des parures de traite comme les perles de verre. Entre autres, les auteurs se sont penchés sur la place des perles de verre dans la culture amérindienne afin de faire la lumière sur leur chronologie, leur mode d’utilisation et le symbolisme les entourant. Dans le présent chapitre, nous passerons en revue les ouvrages sur les perles de verre, nous explorerons l’aspect symbolique des perles dans la culture amérindienne et nous tirerons les interprétations possibles à partir de l’assemblage des perles de verre de l’île aux Tourtes.

4.1 Les perles de verre comme objet archéologique

Comme objet archéologique, les perles de verre se voient attribuer plusieurs fonctions. Pouvant être rangées facilement, transportées et échangées aisément, les perles de verre sont conceptualisées comme médiums, objets ou témoins d’échange (Hume, 1969 : 53 ; Wray, 1973 : 19) ou encore comme parures et bijoux (guide de fonction des objets archéologiques, Parcs Canada). Aucun auteur ne confère aux perles de verre le statut de monnaie d’échange, notamment puisqu’elles ne possèdent pas de valeur stable certifiée par une autorité monétaire comme un État.

Ces fonctions citées pourraient être suffisantes si nous n’observions que de manière superficielle l’objet archéologique qu’est la perle de verre. Sans analyser davantage sa place dans la culture amérindienne, nous nous limiterions à ces fonctions premières. Par contre, la perspective spatioculturelle qui oriente cette étude nous incite à pousser notre analyse au-delà d’une perspective uniquement fonctionnaliste, vers une perspective culturelle spécifique.

4.1.1 Les articles et ouvrages parus sur les perles

La première étude concernant les perles de verre fut commandée par une compagnie américaine spécialisée dans la production et l’exportation des perles de verre, la C.C. Lord and Company. Cette étude fut effectuée par le consul américain à Venise, B. Harvey Caroll fils, en 1917. Elle retrace les grandes étapes de la fabrication du verre à Murano et à Venise et les techniques de fabrication tant industrielles qu’artisanales (Caroll, 1917 réédité en 2004).

Dès 1926, les archéologues ont voulu retracer la provenance des perles de verre retrouvées à travers le monde et dans cette optique, Horace C. Beck tenta en 1926 d’uniformiser la description des perles de verre et des pendentifs. Son système de classification tenait compte de la forme des perles, du matériau, de la couleur, du décor et du type de perforation. Déjà l’auteur reconnaissait l’utilité de l’objet pour la datation de certains contextes archéologiques par le principe des chronotypologies. Il souleva également la possibilité d’étude de la composition chimique des perles (Beck, 1926 (réédité en 2006) : 75).

Dans le Nord‑est américain, ce fut dans les années 1960‑1970 que des archéologues ont semblé s’intéresser plus particulièrement aux perles de verre (Karklins, 1978, 1979 ; Kidd, 1979 ; Kidd et Kidd, 1972 ; Quimby 1966). Un ouvrage fondateur par Kenneth E. Kidd et Martha Ann Kidd en 1970 élabore un système de classification des perles de verre (traduit de l’anglais en 1972). Ce système de classification fera école en raison de sa structure logique et puisqu’il prend pour principal critère le mode de fabrication de la perle. Il possède en outre l’avantage d’être illimité (ouvert) dans sa capacité d’accueillir de nouveaux types dans la classification. C’est entre autres raisons pour cela que ce système de classification est le plus utilisé par les chercheurs du Nord‑est américain (Karklins, 1982 : 89). Utilisant ce système de classification, de nombreux auteurs organisèrent les assemblages de perles de verre comme celles du fort Lennox, de Coteau‑du‑Lac (Karklins, 1978, 1979) ou d’Amsterdam (Baart, 1989).

Faisant suite à cette méthode de classification, un guide élaboré par Karlis Karklins est publié en 1982 pour la description et le classement des perles de verre. Cet ouvrage est doublé de la présentation de deux catalogues de perles de verre du XIXe siècle. Un autre ouvrage incontournable dans l’étude des perles de verre est la monographie de Kidd (1979) sur la fabrication des perles de verre du Moyen‑âge au XIXe siècle. Cette monographie décrit les méthodes de fabrication des fabricants de perles de verre de Venise et de Murano ainsi que l’histoire des perles de verre dans les pays européens et en Amérique.

Plusieurs auteurs s’intéressèrent à certains types ou styles de perles de verre (Benett, 1983 ; Kenyon et Fitzgerald, 1986). D’autres auteurs ont utilisé la typologie des perles de verre afin de retracer des réseaux d’échange (Bradley, 1983 ; Fitzgerald, Knight et Bain 1995 ; Kenyon et Kenyon, 1983 ; Moreau, 1994).

En recoupant les styles de perle avec leurs contextes de découverte, des archéologues du Nord‑est américain remarquent qu’il est possible de se servir des perles de verre comme indicateur temporel. Plusieurs auteurs ont donc élaboré des chronotypologies de perles de verre retrouvées dans les régions des Grands Lacs (Fitzgerald, 1982 ; Kenyon et Kenyon, 1983 ; Quimby, 1966 ; Smith, 2002 ; Wray, 1983) et du Saguenay‑Lac‑Saint‑Jean (Moreau, 1994), de même que des perles de coquillage de l’État de New York (Ceci, 1986). Ces chronotypologies se concentrent pour la plupart sur le début de la période historique, entre 1580 et 1760 (Fitzgerald et al, 1995 : 123). Pourtant, plusieurs auteurs ont utilisé ces chronotypologies pour comprendre la séquence d’occupation de sites (Côté, 1994 ; Stark, 1995) ou pour dater l’ancienneté de l’occupation d’un site archéologique (Lamothe, 2006).

Bien qu’en 1926 Beck ait reconnu l’intérêt d’analyser la composition chimique des perles de verre, il a fallu près de 70 ans avant que de telles études se réalisent. Sprague a rappelé dans un article de 1985 l’importance de faire de telles analyses grâce aux technologies plus développées, dans le but de déterminer le lieu et la période de production des perles de verre. Une décennie plus tard, les premières analyses chimiques ont été exécutées (Falcone et al., 2002 ; Fitzgerald et al., 1995 ; Hancock et al.,1994 ; Hancock et Aufreiter, 1999 ; Kenyon et al. 1995 ; Sempowski et al. 2001). Si elles ne se sont pas révélées à la hauteur des espérances, différentes constatations purent être connues. Notamment, les perles rouges produites avant 1655 contiennent une plus forte teneur en étain (Sempowski et al., 2001), les perles bleues colorées au cuivre contiennent moins de calcium avant 1660 (Hancock et al., 1994 ; Kenyon et al., 1995 : 331, 333), et l’agent opacifiant spécifique aux perles de verre blanc des années 1615 à 1630 est l’étain (Hancock et al., 1999). La signification historique de ces constatations reste encore à être mieux connue.

Beaucoup d’autres études comportent des sections réservées aux perles de verre sans pour autant qu’il n’y ait de recherche approfondie. Pour la plupart des monographies portant sur des sites archéologiques amérindiens de la période historique, elles contiennent couramment un chapitre dédié aux objets de traite, les perles de verre entrant dans cette catégorie. De plus, quelques études touchent de près à l’ethnohistoire, à l’anthropologie économique et aux relations biculturelles entre Amérindiens et colons. Entre autres, Georges Hamell (1983) a contribué aux connaissances sur le symbolisme des perles chez les Amérindiens du Nord‑est américain. À partir des sources ethnohistoriques, il a retracé les significations sociales et culturelles du coquillage, du cristal et du cuivre natif depuis la préhistoire ainsi que l’impact qu’ont eu les premiers objets de facture européenne. Dans le même sens, Lynn Ceci (1982) a retracé les raisons (esthétique, tradition, durabilité, taille et forme, exotisme, symbolisme, coût, promotion européenne, tendance coloniale et les fonctions économique, sociale et politique) pour lesquelles les perles de wampum avaient une si grande valeur chez les groupes iroquoïens de New York. En puisant à une quantité importante de données ethnohistoriques, Karklins (1992) a préparé un important recueil sur l’utilisation des « parures de traite » dans les habitudes culturelles des différents groupes amérindiens du Canada. Enfin, Turgeon (2001, 2005) s’est intéressé aux habitudes culturelles des Amérindiens dans l’utilisation des perles de verre d’après des sources ethnohistoriques. Fabriquées en Europe, les perles de verre se retrouvaient dans des magasins des grandes villes et des ports de mer voués à approvisionner les navires en partance pour le Nouveau Monde. Quelques bribes d’actes notariés après décès sont connus comme faisant foi de l’utilisation de perles de verre sur certains articles vestimentaires destinés au marché européen et de provisions de perles de verre destinées à la traite au Nouveau Monde (Turgeon, 2001 : 65‑71).

4.1.2 Le symbolisme entourant l’utilisation des perles de verre chez les populations amérindiennes

Tout au long du Régime français, les perles de verre furent produites en Europe et acheminées en Amérique du Nord. Dans les prémices de la traite des fourrures, les perles furent introduites par des pêcheurs basques, normands et bretons (Moussette 2005 : 150‑151 ; Turgeon, 2005 : 73, 74, 78) et, plus tard, par des commerçants spécialisés. Chez les Français, il appert que les perles de verre embellissaient des articles vestimentaires (Turgeon, 2001 : 70). Des données archéologiques issues d’un contexte de fosse de dépotoir des Jardins du Caroussel à Versailles abondent dans ce sens (Turgeon, 2001 : 62). En Amérique du Nord, il est possible que les colons aient porté des perles sur leurs vêtements, mais aucune donnée archéologique ne permet d’affirmer cette hypothèse. Par contre, les populations amérindiennes du Nord‑est furent de grands consommateurs de perles de verre. Leur utilisation de cet objet se faisait de manière intensive et fondamentalement différente que chez les Européens.

Surtout, les peuples amérindiens convertissaient les perles de verre en parures corporelles. Les Amérindiens portaient les perles de verre à de nombreux endroits sur le corps : au cou, aux coudes, aux poignets, aux hanches, aux genoux, aux chevilles, aux doigts (Turgeon, 2005 : 81), au nez, aux oreilles, dans les cheveux, à la poitrine, aux avant‑bras (Karklins, 1992 : 22, 43). Les perles de verre ornaient également des vêtements et divers autres articles : les porte‑bébés, les poupées, les amulettes (ibid. : 43, 49) et les pipes à fumer (Hamell, 1983 : 24, 27). L’utilisation massive des perles de verre se faisait de manière généralisée, dans tous les groupes d’âge et même sur les défunts (Karklins, 1992 : 61, Turgeon, 2005 : 80‑81).

La tendance de parer de perles de verre tant d’objets et d’endroits sur le corps allait de pair avec la signification même des perles de verre dans la culture des groupes amérindiens. Hamell a affirmé que les perles étaient une métaphore des baies, possédant des propriétés magiques de restauration de la santé, de la force physique et de l’esprit (1983 : 11‑12). La pérennité du verre avait une connotation d’immortalité (Turgeon, 2005 : 80). Les perles aux couleurs blanches ou incolores (cristal, coquillage, verre) exprimaient des valeurs reliées à la vie, à la lumière, à la connaissance, au succès, à l’optimisme, à l’espoir et à d’autres aspects positifs (Hamell, 1983 : 6, 7 ; Turgeon, 2005 : 80). Les perles fabriquées dans un matériau foncé (certaines parties du coquillage, verre) ramenaient des symboles et des valeurs opposées au blanc : la mort, le pessimisme, l’humeur antisociale (Hamell, 1983 : 7 ; Turgeon, 2005 : 80). Le rouge, traduit dans des matériaux comme l’ocre rouge, la catlinite ou le verre, évoquait l’aspect animé de la vie (Hamell, 1983 : 7) ou l’humeur antisociale menant à la guerre (Turgeon, 2005 : 80). Le symbolisme des autres couleurs représentées était relié aux trois couleurs précédentes. Le bleu et le vert découlaient du blanc, la couleur de la vie. Le bleu était relié à la lumière par la couleur du ciel et au monde aquatique. Le vert était encore plus directement lié à la vie puisqu’associé au monde végétal terrestre et aquatique (Hamell, 1983 : 7). Le verre comme matériau était perçu comme étant complètement nouveau (Turgeon, 2005 : 76) ou comme une matière exotique (Hamell, 1983 : 18) rappelant la transparence du cristal natif utilisé traditionnellement dans la confection de perles (ibid. : 20). En plus d’être une métaphore des baies, les perles de verre étaient également une métaphore des yeux dans la culture iroquoïenne (ibid. : 21), faisant le lien sensoriel entre le monde externe et l’esprit interne, entre le réel et la dimension spirituelle (Turgeon, 2005 : 81).

Bien que les groupes mobiles et sédentaires du Nord‑est aient utilisé les mêmes types de parures (Karklins, 1992 : 94), il existait des variations remarquables d’un groupe à l’autre en ce qui concerne les techniques de décor et certains motifs (Frisina, 2004 : 136). Les contextes de découverte archéologique et les données ethnohistoriques ont révélé l’habitude des Amérindiens à monter sur le même support une grande variété de types de perles de verre, doublés d’autres objets et matériaux divers (Frisina, 2004 : 135, Karklins, 1992 : 24). Des variations chronologiques sont également à noter dans les préférences pour certains types de perle et pour certaines pratiques. Par exemple, Kenyon et al. (1995 : 328) ont mentionné que l’habitude d’intégrer largement les perles de verre dans les broderies vestimentaires ne serait pas traditionnelle, mais plutôt tardive, vers le XIXe siècle. Wray (1973 : 19), quant à lui, a abordé la typologie des perles dominantes sur des sites Sénéca et a remarqué que les perles rouges furent abandonnées de 1700 à 1750 au profit des perles jaunes, ambres, bleu foncé et blanches de grandes tailles ainsi que des perles facettées. Kenyon et Kenyon (1983 : 70) ont proposé, à l’égard de ces changements, que les commerçants réservent certains types de perles en réponse à un système de valeurs en particulier. Plus tard, Kenyon et Fitzgerald (1986 : 2, 3) ont proposé que ces changements fussent reliés à l’accès à un réseau d’échange avec certains commerçants européens.

L’utilisation massive des perles de verre chez les groupes amérindiens du Nord‑est américain ne semble pas avoir été courante avant 1615 (Turgeon, 2005 : 79). Les données archéologiques de la région des Grands Lacs indiquent une croissance progressive dans le nombre des perles de verre sur les sites amérindiens du début du Régime français, surtout dans les sépultures (Fitzgerald, 1982 : 44 ; Karklins, 1992 : 64 ; Wray, 1983 : 42). Cette augmentation progressive est également remarquée pour les perles de coquillage de l’État de New York (Ceci, 1986 : 72), lesquelles sont plus nombreuses dans les tombes au XVIIIe siècle (Sempowski, 1986 : 81). Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer cette augmentation du nombre de perles de verre. Wray (1983 : 42) et Fitzgerald (1982 : 44) ont proposé que l’abolition d’intermédiaires dans les échanges avec la vallée du Saint‑Laurent a permis l’acheminement de plus grandes quantités de perles jusqu’aux Grands Lacs. Il est également possible que la traite des fourrures, ayant pris une expansion considérable, forme le contexte avec cet apport progressif.

4.2 L’assemblage

En utilisant les systèmes de Kidd et Kidd (1972) et de Karklins (1980), nous avons attribué un code de classification à chaque perle de verre de notre assemblage. Les articles de Lynn Ceci nous ont été utiles afin de comprendre le mode de fabrication des perles de coquillage et de connaître les périodes de fabrication de certains styles.

L’assemblage des perles de l’île aux Tourtes se compose d’un amalgame de spécimens typiques du XVIIIe siècle. Ces perles de verre sont typiques des productions européennes ; d’ailleurs, toutes les tentatives d’établissement de verriers au Nouveau Monde aux XVIIe et XVIIIe siècles ont échouées (Kidd, 1979 : 54‑56). Les types les plus nombreux sont de couleur blanche, bleue et noire (tableau 14). La majorité se compose de perles étirées (n=851), tandis qu’une certaine quantité est de fabrication enroulée (n=74).

Si nous observons le tableau 14, nous remarquons que l’assemblage compte 375 perles annulaires de verre blanc, 221 perles annulaires de verre bleu, 81 perles annulaires de verre noir et 20 perles rondes de verre enroulé de couleur transparente opalescent.

Tableau 14 : Nombre des types de perles (Kidd et Kidd, 1972) les plus nombreuses de l’assemblage BiFl‑5.
Type de perlesCouleur du verreType de verreFormeNombre
IIa14BlancOpaqueAnnulaire318
IIa12BlancTranslucideAnnulaire57
IIa56Bleu marin pâleClairAnnulaire37
IIa53Bleu marinClairAnnulaire143
IIa51Bleu marin foncéClairAnnulaire41
IIa41Bleu cielOpaqueAnnulaire39
IIa7NoirOpaqueAnnulaire81
WIb5Transparente opalescentTranslucideRonde20

Ces types de perle constituent 79,57 pour cent de l’assemblage à l’étude. Vu leur forte proportion, il est intéressant que les derniers 20,43 pour cent comptent une cinquantaine d’autres variétés de perles de verre. De plus, onze spécimens n’ont pu se faire attribuer un code en raison de leur dégradation ou encore de l’absence du type dans le répertoire de Kidd et Kidd (1972).

Tableau 15 : Nombre de perles de verre selon les types de l’assemblage BiFl‑5.
Type de perlesNombre de perlesType de perlesNombre de perlesType de perlesNombre de perles
  Ia2  2IIa41 39 WIb5 20
  Ia5  4IIa45  4 WIb6(*)  3
 Ia18  5IIa47  3 WIb7  1
 Ia19  1IIa51 41 WIc3  2
 Ia20  1IIa52  6 WId1  4
  If1  2IIa53143 WId4  1
 IIa1  1IIa54  2WIIc*  1
 IIa6 25IIa55  6WIIc1  1
 IIa7 81IIa56 37WIIc2  3
 IIa8  7IIa57  1WIIc4  2
IIa12 57IIa61  5WIIc5  3
IIa13 16 IIb*  1WIIc11  5
IIa14318IIb53  5WIIc12  4
IIa15 13IIb67  1WIId5  1
IIa19  2 IVa6  4WIIe1  1
IIa27  6IVa13  1WIIe2  3
IIa28  2IVb'  1WIIf3  2
IIa34  2WIb ?  1Ind. 13
IIa36  1 WIb1  1Coquille  2
IIa37  2 WIb4  3Grès fin  1
IIa40  2

Le tableau 15 présente l’assemblage qui comporte une variété intéressante de perles de facture enroulée : forme ronde ou ovoïde, forme d’étoile, forme de framboise, forme sphéroïdale facettée, forme de grain de maïs, forme de beigne et forme de fleur (W  ?). Cette dernière forme compte deux variations au sein de notre assemblage. Quatre perles du type WIIe de couleur légèrement grise et de couleur jaune‑or ont été recensées. Ce type de perle porte également le nom de melon beads en raison de la forme de courge qu’elles rappellent. L’autre forme de fleur recensée ne se retrouve pas dans le répertoire de Kidd et Kidd (1972). De couleur noire, le cœur de la perle exhibe un enroulement très clair du verre autour de la perforation pour présenter des formes de pétales, au nombre de cinq, sur son pourtour (voir perle W  ?, annexe 1). Une autre perle sans correspondance typologique de la classification de Kidd et Kidd (1972) se compose de plusieurs couches de verre. De forme ovoïde, la perle a un centre de couleur bleu‑poudre opaque surmonté d’une couche de verre blanc opaque et de trois groupes de trois lignes torsadées de couleur bleu royal opaque. Nous lui avons attribué le code IVb’ (annexe 1). Cette perle a également été répertoriée par Francis Lamothe sur le lieu de fondation de Montréal (Lamothe, 2006 annexe 1 : XV).

Rappelons que les trois couleurs les plus souvent représentées dans l’assemblage de perles de l’île aux Tourtes sont le blanc, le bleu et le noir pour 90,16 pour cent du total de l’assemblage (voir tableau, 3.6, page 68).

Bien que les autres couleurs composent moins de 10 pour cent de l’assemblage, on y énumère non moins de neuf couleurs différentes (tableau 16). Sur ces 88 perles, 46 sont des perles de verre enroulé. Les 13 perles de verre polychrome superposé sont, quant à elles, de facture étirée.

Tableau 16 : Total et proportion des autres couleurs de l’assemblage de perles de l’île aux Tourtes, BiFl‑5.
Autres couleurs% de l’assemblageNombre
Incolore0,76 %7
Transparent autre3,03 %28
Vert1,08 %10
Turquoise0,32 %3
Brun0,54 %5
Ambre0,54 %5
Jaune1,41 %13
Rouge0,11 %1
Polychrome1,41 %13
Verre altéré0,32 %3
Total9,52 %88

Un fait saillant émanant de la compilation de ces dernières données est la rareté des perles de couleur rouge. Seules cinq perles de verre présentent cette couleur, notamment les types IIa1 (n=1) et IVa6 (n=4) de verre polychrome superposant le verre de couleur rouge sur du verre de couleur verte. En outre, malgré la présence de deux perles de coquillage, l’absence de perles de type wampum est frappante.

4.3 La chronotypologie de l’assemblage de perles de BiFl‑5

L’assemblage des perles de verre de l’île aux Tourtes nous fournit des références chronologiques qui peuvent être comparées à la période de la mission entre 1703 et 1727.

Si nous observons globalement l’ensemble des perles de verre de l’île aux Tourtes, nous constatons que les perles monochromes annulaires, ou dites circulaires sont le type dominant avec 79,68 pour cent des spécimens. Malheureusement, une grande majorité de ces perles annulaires est diagnostic d’aucune époque particulière (Smith, 2002 : 55). Celles qui sont de facture étirée comprennent toutefois quelques types attribués par Wray (1983) et par Kenyon et Kenyon (1983) au XVIIe siècle. Par exemple, les types Ia19, IIa1, IIa6, IIa7, IIa8, IIa13, IIa15, IIa40, IIa55 et IVa6 se retrouvent dans des contextes archéologiques attribués du début du XVIIe siècle (1600‑1630, 1630‑1670) au milieu du XVIIIe siècle (1700‑1725 à 1800) (Wray, 1983 ; Moreau, 1994). Pour être totalement certain d’une datation obtenue d’après la chronotypologie des perles de verre, il convient de disposer d’un amalgame de types. Le complexe bleu‑blanc décrit par plusieurs auteurs se remarque dans notre assemblage par l’absence des perles à chevron. Ce type de perle est facilement reconnaissable par le motif multicolore en circonférence du trou. Donc, les perles de l’île aux Tourtes attribuables aussi à des périodes du XVIIe siècle ont probablement été utilisées pendant la mission, étant donné l’absence de perles diagnostiques des contextes archéologiques plus anciens, comme les perles à chevrons. Ce fait tend à exclure une datation antérieure à la période d’occupation de la mission de l’île aux Tourtes, soit 1703 à 1727.

Les perles entrant dans une chronotypologie de la première moitié du XVIIe siècle (1600‑1630, 1630‑1670) auraient pu être utilisées sur un long laps de temps. Par exemple, il est possible que les perles découvertes dans des contextes de 1600 à 1670 aient été intégrées à un objet ayant survécu pendant plusieurs générations ou encore été réutilisées sur un nouveau support et perdues à la mission de l’île aux Tourtes lorsqu’elle était en fonction. De plus, des particularités propres à certains types de perle peuvent indiquer la contemporanéité de plusieurs perles de verre avec l’occupation de la mission. Moreau (1994 : 34, 40) note que les perles de verre tendent à devenir plus grosses avec le temps, passant de très petites à grosses pour les assemblages typiques du XVIIIe siècle. Les perles associées par Moreau (1994 : 32) à la période de 1700‑1725 jusqu’à 1800 sont semblables à celles retrouvées à l’île aux Tourtes, excepté pour tous les types enroulés se retrouvant dans notre assemblage.

Le procédé de fabrication de perles avec du verre enroulé remonte à 1528 selon Kidd (1979 : 73). Représentant 6,49 pour cent de notre assemblage avec 60 spécimens, cette catégorie était populaire chez les peuples de l’Amérique du Nord à partir des années 1687 à 1710 (Wray, 1983). D’ailleurs, Wray (1973 : 19) mentionne que les perles enroulées facettées étaient populaires chez les Sénéca entre 1700 et 1750. Ce type de perle est présent dans l’assemblage de l’île aux Tourtes dans une proportion de 2,05 pour cent pour 19 spécimens. Il n’en va pas de même pour l’ensemble des perles de verre enroulé. Encore fabriquées de nos jours, elles étaient certainement utilisées dans la traite de 1528 jusqu’au XIXe siècle, d’après les inventaires publiés par Karklins (1982).

Les couleurs dominantes blanc, bleu et noir peuvent être caractéristiques de la période d’occupation du site de l’île aux Tourtes, du moins selon la chronologie des Grands Lacs. En effet, Wray (1973 : 19) indique 1700 comme la date approximative de l’abandon des perles de verre de couleur rouge chez les Sénéca au profit des couleurs jaunes, blanches (de grande taille), ambres et bleu foncé jusqu’en 1750, quand le rouge redevient populaire.

L’ensemble de nos constatations amène à croire que l’assemblage à l’étude est un assemblage typique du début de la période 1700‑1725 jusqu’à 1800. Mis à part quelques perles comme une en coquillage, l’ensemble de l’assemblage est cohérent avec l’occupation de la mission et du fort de l’île aux Tourtes entre 1703 et 1727. D’après la chronotypologie de Ceci (1986 : 66, 67) pour les perles de coquillage, les deux perles de coquillage présentes sur le site sont des types produits à compter de 1500. Il est donc possible que ces perles de coquillage proviennent de contextes antérieurs à la mission et au fort. Il demeure toujours possible que le site ait abrité à titre temporaire des groupes amérindiens de passages.

4.4 Les cas particuliers

Bien que l’assemblage de perles de verre de l’île aux Tourtes présente une majorité de perles de forme annulaire de couleurs blanche, bleue et noire, quelques cas particuliers ont retenu notre attention. Tout d’abord, quelques spécimens de perles sortent du cadre général, notamment celles de coquillage, celle de grès fin indéterminé, les perles de chapelet et quelques perles de forme inusitée. Ensuite, nous traiterons des perles altérées qui, en les analysant au binoculaire (lentille 10x), nous semblaient significatives.

4.4.1 Les spécimens singuliers

À une proportion de 0,22 pour cent de l’assemblage, soit deux spécimens, les perles de coquillage détonnent du reste de l’assemblage de perles de l’île aux Tourtes. Bien qu’il soit fréquent de rencontrer des perles de coquillage sur des sites archéologiques historiques d’occupation amérindienne, les deux spécimens de l’assemblage des perles de l’île aux Tourtes sont singuliers. Commençons avec l’ébauche de perle de forme discoïdale. Réalisée en nacre de coquillage, cette perle peut avoir été confectionnée avec n’importe laquelle des parois de coquillage. Elle semble être une ébauche puisque la perforation semble avoir été amorcée à l’aide d’un poinçon sans avoir été complétée. De plus, elle est brisée sur le sens longitudinal. Ce spécimen en deux fragments présente une marque de poinçon en son centre sans toutefois être percé. Un poinçon de métal semble avoir été utilisé, permettant de placer cette ébauche de perle dans la période historique. Il est possible également que sa confection et son rejet se soient produits sur le site même. Cette affirmation est appuyée par l’intégrité de la perle qui a pu être rejetée ou échappée en cours de confection.

La seconde perle de coquillage est de forme ovoïde et sa large perforation a été complétée. Elle semble avoir été fabriquée à partir du columella (segment en forme de tige étant le centre de la circonvolution formant le coquillage) d’un coquillage marin tandis que la perle plate de nacre de coquillage peut être issue d’une simple paroi d’une espèce locale. Selon la forme du trou de la perle ovoïde, il est possible que cette perle ait été fabriquée à l’aide d’un micro‑foret en chert (Yerkes, 1986 : 115) puisque les perles de coquillage fabriquées à l’aide d’outils en métal sont caractérisées par une meilleure finesse de leur trou (Ceci, 1986 : 64).

Découverte dans le secteur de l’église, la perle de grès fin indéterminé suscite de nombreux questionnements. Tout d’abord, ce spécimen de forme ronde façonnée dans de l’argile en est l’unique exemplaire de l’assemblage. De plus, des traces d’oxydes de métal ferreux qui sont clairement visibles sur la surface de la perle suggèrent que la perle de grès se soit trouvée à proximité d’un objet de métal ou ait été enfilée sur un fil de métal ferreux. Les oxydes doublés du style sobre de la perle suggèrent qu’elle ait pu avoir fait office de grain de chapelet.

Quelques perles de verre blanches ont été découvertes avec un fil de métal recourbé à chaque extrémité (perle de chapelet, annexe 1). Ces deux perles de verre translucide de couleur blanche retrouvées dans le secteur de l’église sont clairement identifiables comme ayant été des perles assemblées dans un chapelet. Elles sont d’ailleurs similaires à un assemblage de 44 perles de verre formant un chapelet au fort de Coteau‑du‑Lac (Karklins, 1979 : 55). Dans la même catégorie d’objet, le type de perle de verre enroulée en forme de fleur sans référence typologique (W  ?, annexe 1) peut avoir servi de perle de chapelet ou de rosaire. Ce type de perle de verre existe en deux exemplaires dans l’assemblage à l’étude. Bien qu’il n’y ait aucun assemblage contenant le même type de perle, ce type de perle peut être comparée à une perle dite à « pétales » connue comme perle de rosaire dans l’assemblage du site de St. John au Maryland (1638‑1720) (Miller et al., 1983 ). Curieusement, le matériau du verre ne semble pas être la norme lorsque les perles associées à des usages religieux sont habituellement en os (Stone, 1974 : 88). Or, aucun spécimen de perle n’est confectionné dans ce matériau à l’île aux Tourtes.

Un dernier cas particulier a retenu l’attention à travers les analyses. Il s’agit d’une perle de verre clair blanc‑laiteux de fabrication enroulée. Cette perle de très grosse taille présente huit facettes légèrement concaves et de formes irrégulières. De plus, le verre de la perle est très poreux et présente en surface des lignes caractéristiques du verre enroulé, mais qui sont habituellement sous une couche de finition. Ces caractéristiques combinées de notre spécimen retrouvé dans le secteur du foyer suggèrent une modification par meulage. Dans le sud de l’Ontario, des acteurs amérindiens sont connus pour avoir modifié des perles à chevrons de manière similaire afin de découvrir davantage la couche de verre rouge à l’intérieur de la perle (Stark, 1995 : 83). Le fait de meuler des perles ne semble pas être une action exclusivement réservée aux perles de verre. Wray et al. relèvent plus de 300 exemples de perles de coquillage modifiées dans une sépulture d’homme adulte sur le site Culbertson (Wray et al., 1987 : 145). Les causes exactes ayant poussé un individu à modifier l’apparence d’une perle de verre qui devait être de forme ovoïde et entièrement blanche sont inconnues, ne serait‑ce pour camoufler un bris superficiel et pour redonner à la perle de verre une apparence intacte.

4.4.2 Altérations

Bien que le verre soit un matériau assez résistant aux affres du temps, il est fréquent d’observer des altérations sur les perles de verre. Plusieurs de ces altérations ont été discutées ainsi que de leur distribution sur le site de l’île aux Tourtes. Par contre, quelques spécimens présentent des altérations assez particulières pour s’y attarder. Une porosité marquée a été notée sur plusieurs couleurs de verre, notamment le vert émeraude, le jaune or et le turquoise.

Les perles turquoise (IIa34) présentent par ailleurs un exemple de verre sensiblement plus fragile que les autres, car les perles de cette couleur sont systématiquement plus sensibles au bris, actuel ou ancien…

(Moreau, 1994 : 34).

Les oxydes employés pour colorer les perles semblent en effet avoir introduit une faiblesse dans la composition de certaines couleurs de verre. La forte porosité du verre clair rend les perles plus opaques (Frisina, 2004 : 138). La forme des perles s’altère. Les formes rondes sont parfois réduites à un état sphéroïdal plus ou moins parfait. Les perles de verre enroulées moulées en forme d’étoile présentent une forme moins définie et plus arrondie. Il semble qu’un haut taux d’humidité ou la sueur contribue à altérer le verre de manière similaire (Frisina, 2004 : 137).

Karklins (1982 : 114) a noté que les marques d’usure peuvent révéler la fonction de la perle. Notamment, les marques de frottement et le cabossage aux extrémités peuvent indiquer l’utilisation des perles dans un collier. Plusieurs perles de l’île aux Tourtes montrent de telles traces d’usure. Par contre, les marques de frottement surviennent plus fréquemment aux extrémités des perles, surtout les perles de couleur blanche où ces marques sont plus facilement discernables. Comme la fin ultime de la vie d’une perle de verre est le moment où celle‑ci ne peut plus être montée sur un support, plusieurs perles de verre ont été retrouvées sur le site de l’île aux Tourtes dans une intégrité incomplète. Dans quelques cas, des moitiés d’une même perle ont été retrouvées à proximité les unes des autres et dans la même unité stratigraphique. Voilà encore un bel exemple de l’intégrité des sols archéologiques du site à l’étude.

Un autre cas particulier observé aux binoculaires est la présence de pigments à l’intérieur des pores de plusieurs perles de verre de couleur blanche. Ces pigments sont de couleur bleu cyan et magenta. Ils étaient peut‑être présents initialement dans la composition du verre lors de la fabrication des perles ou se seraient infiltrés dans les pores du verre lors de l’utilisation des perles ou de leur séjour dans le sol. Enfin, une perle qui détonne est du type IIa36, mais présentant un anneau moulé sur son pourtour. Cette perle retrouvée dans le lot 2CF1 semble de fabrication plus récente en raison de sa forme et de l’absence d’altérations. Elle a été retrouvée dans le premier lot de fouilles, en surface du sol.

L’attention portée sur les cas plus particuliers met en relief les perles qui malgré leur petit nombre ajoutent des nuances importantes à la compréhension de l’assemblage. En effet, la présence de perles de coquillages a été relevée dont le matériau d’une perle semble provenir de la côte atlantique ainsi qu’une seconde de fabrication sur le site à partir d’une espèce de mollusque probablement locale. De plus, ont été notées la présence d’une perle enroulée ronde transformée en perle facettée et la présence de cinq perles de chapelet ou de rosaire. Constatons enfin que le verre de couleur turquoise, vert émeraude et jaune or est de faible composition, poreux et sujet à la dégradation : ces couleurs sont d’ailleurs rares à l’île aux Tourtes et à travers le Nord‑est américain.

4.5 Les groupes amérindiens ayant fréquenté la mission

La mission de l’île aux Tourtes n’a existé que sur une vingtaine d’années, de 1703 à 1727. L’identité des groupes amérindiens qui fréquentèrent les lieux est connue, ce qui permet de circonscrire avec précision les acteurs culturels qui auraient été en lien avec la mise en place de l’assemblage des perles de verre sur le site. L’abbé de Breslay, le père sulpicien responsable de la mission, identifia plusieurs tribus qui fréquentèrent l’île aux Tourtes : Abénaquis, Christinaux, Loups, Machakatbis, Mississagués, Népissingues, Renards, Saulteux et sauvages des terres Témiscamingues (Robichaud et Stewart, 2000 : 42). De toutes ces tribus, ce sont les Népissingues, appelés aussi Nipissiriniens (Tooker, 1987 : 26), qui furent le groupe principal ayant fréquenté la mission (Robichaud et Stewart, 2000 : 1). De plus, ce fut ce groupe algonquien qui demanda dès 1700 l’île aux Tourtes comme lieu où passer l’été (ibid. : 48). C’est pourquoi nous nous penchons davantage sur ce qui est connu d’eux.

En langue algonquienne, népissingue signifie «  peuple de la petite eau » (Viau, 1992 : 189). Ce groupe amérindien porte son nom en raison de leur territoire d’origine situé aux abords du lac Népissingue (Day, 1978 : 787), à la limite nord du territoire des Hurons et jusqu’où les terres sont assez fertiles pour la culture du maïs (Trigger, 1976 : 31). Les Népissingues pratiquaient l’agriculture du maïs à petite échelle à proximité de leurs habitations d’été (Day, 1978 : 788 ; Tooker, 1987 : 26).

Les Népissingues étaient connus pour être une nation de sorciers (Viau, 1992 : 189) mais aussi pour être des partenaires commerciaux de longue date des Hurons. Ils jouaient le rôle d’intermédiaires entre ces derniers et les peuples qui vivaient plus au nord (Ethnoscop, 1984 : 16 ; Robichaud et Stewart, 2000 : 44), notamment les Cris de la baie James (Day, 1978 : 789). Ils s’engageaient grandement au commerce des fourrures avec leurs partenaires français et hurons, se procurant dans ces échanges, entre autres, des filets de pêche, des perles de wampum (Ethnoscop, 1984 : 17) et du maïs produit en surplus par les Hurons (Trigger, 1976 : 36). Vivant auparavant principalement de la pêche et d’échanges, les Népissingues modifièrent leur mode de vie en utilisant la traite des fourrures comme principale activité de subsistance (Ethnoscop, 1984 : 16).

En plus d’être connus pour être demeurés mobiles (Ethnoscop, 1984 : 16 ; Robichaud et Stewart, 200 : 46) et pour leur réputation de sorciers chez les autres groupes amérindiens (Day, 1978 : 791), les Népissingues étaient des alliés militaires des Français. À Montréal, leur rôle militaire était crucial (Robichaud et Stewart, 2000 : 101). Vers 1615, leur population a été estimée à 800 personnes, mais, après 1710, leur population passa à 250 individus en raison des guerres avec les Iroquois et des épidémies (Day, 1978 : 790). À l’automne, les Népissingues quittaient leur territoire estival et descendaient plus au sud, en Huronnerie, pour y passer l’hiver (Tooker, 1987 : 26). Si les Népissingues étaient les premiers partenaires commerciaux assurant aux Hurons l’approvisionnement en produits européens, les Hurons se sont rapidement imposés eux‑mêmes comme intermédiaires principaux avec les peuples plus à l’ouest (Fortin, 2002 : 32).

Aucune étude ethnohistorique n’a été réalisée exclusivement sur les Népissingues et leurs descendants à nos jours sont inconnus (Robichaud et Stewart, 2000 : 43, 44). Par contre, en se fiant aux informations générales concernant les groupes amérindiens qui occupaient le même bassin hydrographique, Karklins (1992 : 94) déduit que les parures des groupes sédentaires et mobiles de la région des Grands Lacs devaient être très similaires. Les recherches archéologiques dans cette même région indiquent néanmoins une certaine variation à l’intérieur d’une image globale, présentant une différenciation des assemblages de perles dans le temps et l’espace. Comme Turgeon le rappelle, certaines couleurs de perles ont été préférées à d’autres chez les Amérindiens du Nord‑est américain, notamment, le bleu et le rouge (2005 : 75). Considérant les variations culturelles dans la préférence pour certaines couleurs, Gabriel Sagard, un missionnaire récollet, nota en 1624 que les Népissingues n’étaient pas intéressés par les perles de couleur rouge, contrairement aux Hurons (von Gernet, 1996 : 174). Cette constatation de Sagard indique la piste des préférences culturelles propres aux Népissingues en relation avec la réalité de la collection de perles de verre de l’île aux Tourtes.

4.6 Discussion

Nos observations sur l’assemblage des perles de l’île aux Tourtes ont permis de dégager un certain nombre d’informations déterminantes. D’abord, les couleurs principales sont le blanc, le bleu et le noir, constituant 90,16 pour cent de l’assemblage à l’étude. Ensuite, les indicateurs chronologiques de notre assemblage correspondent à un ensemble typique de la période 1660‑1760, ce qui permet de croire que les perles ont été perdues sur une vingtaine d’années par les occupants de la mission, soit les colons français et plusieurs groupes amérindiens dont une majorité d’individus faisaient partie du groupe des Népissingues.

De plus, les perles sont majoritairement faites en verre, soit 922 spécimens sur un total de 925. Moreau (1994 : 33) explique le nombre accru des perles de verre sur certains sites par l’augmentation de la perte fortuite des perles chez les peuples sédentaires. Inversement, les types de site occupés par des groupes de chasseurs‑cueilleurs diminuent les chances de trouver des perles de verre, car la mobilité des groupes, changeant fréquemment de lieu de campement, augmenterait le territoire occupé et par le fait même, diminuant la densité d’objets sur un site. À l’île aux Tourtes les Népissingues, demeurés mobiles, se sont établis le temps d’une saison sur un espace restreint, ce qui a créé une occasion rare de pouvoir étudier un important assemblage de perles de verre provenant de la culture d’un peuple mobile. En outre, plusieurs auteurs ont remarqué que le nombre de perles sur un site à occupation amérindienne tend à être différent d’une période d’occupation à l’autre. En effet, il a été remarqué que les sites du premier quart du XVIIIe siècle contiennent davantage de perles que les sites du XVIe et XVIIe siècle (Ceci 1986 : 72 ; Fitzgerald, 1982 : 44 ; Sempowski, 1986 : 81 ; Wray 1983 : 42). L’île aux Tourtes reflète donc les tendances de ce que devait être la majorité des établissements amérindiens à proximité d’établissements européens en Nouvelle‑France dans la première moitié du XVIIIe siècle.

Un autre aspect de l’assemblage des perles de l’île aux Tourtes est la présence de seulement trois matériaux, soit le verre, le coquillage et le grès fin indéterminé. Il s’agit là du continuel apport de perles en verre par les commerçants, au profit du coquillage (Sempowski, 1986 : 82). Quant à l’absence notable des perles dites de wampum, Wray (1983 : 46) affirme qu’à partir de 1710, celles‑ci furent remplacées par des perles de verre tubulaires de type Ia2 et Ia5, présentes en faible nombre dans notre assemblage à l’étude (n=6).

Nous retrouvons donc un assemblage de perles de verre de forme majoritairement annulaire ne comprenant pratiquement ni de perles tubulaires ni de perles de couleur rouge. Selon Sempowski (1995 : 79, 81), l’absence de certains types de perles d’un complexe d’objets peut s’expliquer par le défaut de réseau liant le site à la source d’approvisionnement en certaines denrées européennes. Une telle situation colle mal au cas de l’île aux Tourtes puisque sa situation géographique est positionnée sur une des voies d’eau des plus achalandée de la colonie. De plus, le site jouit d’une proximité de la ville de Montréal, et par la même occasion des marchands, sources d’approvisionnement en perles de verre. L’hypothèse d’une préférence culturelle des Amérindiens fréquentant la mission, surtout les Népissingues qui étaient le groupe culturel majoritaire sur l’île, nous semble donc prometteuse. La comparaison de notre assemblage de perles de verre avec celle du fort Michilimackinac (1715‑1781), dans la région des Grands Lacs, montre en effet des différences importantes. L’assemblage du fort Michilimackinac contient une forte proportion de perles rouges et de perles tubulaires d’un grand éventail de styles et de couleurs (Stone, 1974 : 88‑117). Selon Von Gernet (1996 : 174), il est possible que certains types de perles aient été réservés pour des groupes culturels en particulier. Kenyon et Kenyon (1983 : 69) mentionnent le rouge comme la couleur favorite des Iroquois et que ces perles ont pu être réservées exclusivement pour les échanges avec ces nations. Les perles bleu et blanches auraient été préférées dans le commerce avec les Algonquiens de la côte atlantique, ces couleurs s’accordant initialement avec le symbolisme rattaché aux perles de coquillage (ibid. : 70). Rappelons aussi que les Népissingues, groupe de la famille algonquine, ne s’intéressaient pas aux perles de couleur rouge. Il est donc significatif que les perles blanches et bleues soient les plus représentées à l’île aux Tourtes. L’uniformité des couleurs de l’assemblage suggère l’opération de choix systématiques et l’expression d’une appartenance ethnique des Amérindiens ayant fréquenté l’île.

La préférence se rattachant aux couleurs blanches, bleues et noires ne se réduit toutefois pas à un simple souci d’esthétisme. Un fort symbolisme de vie et de mort en lien avec ces couleurs semble s’exprimer à travers les perles pour les groupes algonquiens. Pour les groupes côtiers, les perles de coquillage auraient été le médium de premier ordre pour exprimer diverses valeurs. La paix, la santé et la prospérité s’exprimaient à travers la couleur blanche de la coquille tandis les parties plus sombres de la coquille, de couleur violette, évoquaient la mort et l’hostilité (Ceci, 1982 : 100). Cette manière de percevoir le monde d’une manière dualiste s’insère très bien dans la description faite par Moussette (2002 : 24) de l’univers mental des Amérindiens. Les couleurs blanches, bleues et noires se complètent donc dans ce monde partagé entre des états successifs de vie et de mort, de paix et d’hostilité. Les perles de verre de l’île aux Tourtes peuvent s’inscrire dans un même système symbolique, à travers la dualité des couleurs blanches, bleues et noires.

Rappelons que les perles de verre circulaient de l’est à l’ouest, de l’Europe vers l’intérieur des terres de l’Amérique du Nord, par le biais des échanges occasionnés par la traite des fourrures. Cette activité fut, au XVIIe et XVIIIe siècle, intégrée à l’expansion du capitalisme européen sur les autres continents (Grabowski, 1994 : 45 ; Moussette, 2003 : 29). Les Amérindiens s’inscrivirent comme les moteurs de l’exploitation économique européenne (Stanley, 1949 : 333). Cette relation de pourvoyeurs‑marchands fut possible grâce à la perception fondamentalement différente et profondément ancrée dans la culture amérindienne de la valeur symbolique qu’avaient les perles de verre.

Les perles de verre s’inscrivaient dans la mentalité européenne surtout comme véhicule d’échange avec les Amérindiens. Cependant, les perles de verre ne revêtaient pas nécessairement la même valeur dans toutes les cultures amérindiennes. Elles s’inséraient dans la conception du monde des Amérindiens ainsi que dans leurs préceptes de vie et de mort. Elles jettent un nouvel éclairage sur le groupe ethnique qui fréquentait en majorité le site de l’île aux Tourtes, les Népissingues. Le sens culturel des perles de verre de l’île aux Tourtes dépasse leur attribution fonctionnelle comme objets de parures pour rejoindre le monde symbolique et identitaire des Népissingues.

Suite à l’analyse des perles de l’île aux Tourtes, nous retenons quelques constatations de premier ordre. Tout d’abord, nous avons noté l’étonnante uniformité des couleurs l’assemblage, tant dans les couleurs que dans la forme des perles. En lien avec cette constatation, nous avons proposé que l’assemblage de ces perles soit une expression de l’uniformité culturelle des groupes d’individus ayant fréquenté le site de l’île aux Tourtes.

Malgré la présence de deux perles de coquillage sur le site, nous avons remarqué l’absence de perles de wampum ainsi que la faible représentation des perles de forme tubulaire sur le site qui remplacèrent progressivement les perles de coquillage sur les ceintures de wampum. Sans oublier sa fonction décorative (Karklins, 1992 : 69‑74, 94), ce type de perle a été relié directement aux événements de rencontre formelle entre Amérindiens et Européens (Lainey, 2005 : 61). L’absence de perles à connotation politique nous amène donc à croire que les rencontres formelles devaient s’effectuer dans d’autres lieux, sinon que le prêtre en charge de la mission, l’abbé de Breslay, préférât établir un rapport religieux et non diplomatique avec les groupes amérindiens de l’île. Enfin, les perles de l’île aux Tourtes ouvrent une fenêtre sur le passé des groupes amérindiens ayant fréquenté la mission de l’île aux Tourtes pendant une vingtaine d’années, surtout les Népissingues qui étaient le groupe ethnique le plus représenté sur l’île. Il s’agit d’une occasion formidable d’étudier la culture matérielle de ce groupe aujourd’hui disparu, duquel il ne subsiste que quelques rares témoignages de leur présence en Amérique du Nord.

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Dernière mise à jour 30 octobre 2012